mercredi 18 octobre 2017

Détroit

Il faut attendre dix bonnes minutes avant que la caméra de Kathryn Bigelow ne se fixe sur un visage. Dix minutes durant lesquelles la réalisatrice parcourt les rues de Détroit en proie aux flammes, aux pillages et au chaos. 
D’entrée, le décor est planté. La ville est au bord de l’insurrection alimentée par des tensions raciales et des discriminations faisant écho à l’interventionnisme américain au Vietnam. Dans ce contexte de quasi guerre civile, différents personnages convergent vers l’Algiers Motel où va se jouer une nuit de cauchemar. 
Après Zero Dark Thirty, la réalisatrice dresse un nouveau portrait au vitriol d’une nation aussi fascinante que complexe. Car c’est bien de l’Amérique dont il s’agit, au-delà du destin tragique des principaux protagonistes de ce fait divers odieux. Une Amérique terre d’accueil où tout est possible, une Amérique terre d’oppression pour les noirs et les latinos, une Amérique qui ne va pas tarder à passer du rêve hippie à la brutale réalité du libéralisme sauvage. Et c’est sous un angle quasi documentaire qu’une fois de plus la réalisatrice choisit de nous faire entrer de plein pied dans cette société à deux niveaux où la couleur de la peau est déjà un marqueur social indélébile. 
Refusant tout manichéisme et tout sensationnalisme, Kathryn Bigelow démontre une fois encore qu’elle appartient au panthéon de plus grand metteur en scène américain contemporain. Une scène au hasard suffit à illustrer ses choix. Un char entouré de soldats descend la rue d’un quartier populaire de Détroit. La caméra nous hisse en haut d’un immeuble où une petite fille noire écarte les rideaux de son appartement pour admirer la colonne militaire. Plongée de la caméra vers les soldats, retour au niveau du char en haut duquel le mitrailleur aperçoit un éclat de lumière. Pris de panique devant ce qu’il pense être un tireur isolé, il mitraille la fenêtre de l’appartement à l‘arme lourde, les balles creusent un cratère sur la façade de l’immeuble. Nous n’en verrons pas davantage. Pas de corps, pas de gerbe de sang, juste notre imagination devant l’innommable. 
Cette scène comme tant d’autre caractérise tout le talent d’une réalisatrice qui renforce ses propos avec une mise en scène sèche, sans fioriture, au plus près de ses personnages. Tout à tour film de guerre, huis clos étouffant, film de procès et chronique politique, Détroit s’impose comme une nouvelle pierre de taille dans la filmographie de Kathryn Bigelow et comme un miroir impitoyable tendu à une Amérique tétanisée par sa propre barbarie. Un mal nécessaire qui fait un bien fou.

vendredi 13 octobre 2017

Ça

Adapter au cinéma l’une des œuvres les plus emblématiques de Stephen King tient à la fois de l’épreuve de force et d’un certain confort. 
Si les fans comme les néophytes attendent évidemment le réalisateur au tournant, le roman d’origine foisonne tellement d’idées et de pistes à explorer qu’il parait difficile de ne pas trouver matière à un bon film avec un tel matériau. Et en réalisateur appliqué, Andy Muschietti, déjà metteur en scène d’un sympathique mais sous exploité Mama, livre un film honnête qui tient tous ses engagements sans toutefois dévier ne serait-ce que le temps d’une scène de l’histoire de départ. 
Grace lui en soit rendue diront certains, et il est vrai qu’il n’y a pas grand-chose à jeter dans cette histoire de passage à l’âge adulte, de peurs séminales et de responsabilités. 
Maniant habilement un scénario essentiellement centré sur les enfants, Andy Muschietti réussit à rendre le Clown Grippe-Sou au moins aussi effrayant que dans nos souvenirs. Catalyseurs des peurs les plus intimes de ces adolescents en marge de la société de Derry, la créature qui hante les égouts de la ville cède parfois à la facilité de CGI moins convaincants mais elle reste néanmoins l’une des réussites du film. A ce propos, le clin d’œil au cinquième épisode des Griffes de la Nuit n’est pas innocent puisqu’à l’image d’un certain Freddy Krueger, Grippe-Sou entraine ses victimes dans un monde parallèle et cauchemardesque qui n’est pas sans rappeler cet autre croquemitaine tapi dans les cauchemars de ses victimes. 
Très proche de l’esprit d’un Stand by me pour la description du monde de l’enfance confronté à la violence de ses pairs et aux dures réalités de l’existence, Ça fait cependant l’impasse sur certaines scènes clefs du roman comme ce moment pourtant essentiel durant lequel la jeune Beverly s’offre au groupe afin de les sauver tous. 
Il faudra attendre la deuxième partie de l’histoire consacrée à l’âge adulte pour juger de l’œuvre dans sa globalité mais en dépit d’un certain manque de personnalité on ne peut que saluer ce premier acte parfaitement bien maitrisé.

mercredi 20 septembre 2017

Mother !

Consternant, fascinant, long, excessif, décalé, ridicule, profond, surréaliste,… Les qualificatifs ne manquent pas pour cerner le nouveau film de Darren Aronofsky, et la liste pourrait s’allonger à l’infini. Que l’on adore ou que l’on déteste, Mother dérange, secoue (preuve en est les spectateurs quittant la salle avant la fin), bref interpelle, et c’est bien là l’essence même d’une œuvre.
L’histoire n’a que peu d’importance. Une femme vit avec son mari écrivain dans la maison de ce dernier qu’elle répare de la cave au grenier après un incendie dévastateur. Un homme fait irruption dans leur quotidien, puis sa femme, puis leurs enfants, puis… Ce couple, que l’on ne nommera jamais, voit alors son quotidien bousculé par l’intrusion de parfaits inconnus, adorateurs transis de l’œuvre du poète. A partir de ce postulat, le réalisateur déroule une trame qui va nous faire plonger en plein cauchemar jusqu’à une seconde partie dantesque. 
Mother fait partie de ces films qui nous forcent à réfléchir sur le sens de ce que nous venons de voir une fois les lumières éteintes. Et les interprétations possibles sont nombreuses. 
Partons tout d’abord d’un indice révélé par le réalisateur lui-même, Mother ne ferait pas (seulement) référence au personnage de Jennifer Lawrence mais à la Terre nourricière. Le film emprunte alors le chemin de la fable écologique avec cette maison (notre vieille planète) que la femme s’efforce de transformer en nid d’amour et que des intrus sans gêne (nous même) souillent jusqu’à la détruire complètement. 
Difficile aussi d’occulter l’image de la muse dans le personnage de Jennifer Lawrence, constamment auprès de son mari, attentionnée jusqu’au sacrifice et délaissée, brutalisée par l’égo de l’artiste qui prend la forme d’admirateurs envahissants. Cette muse qui vit le temps d’une œuvre et qui meurt pour mieux renaitre et engendrer l’œuvre suivante. 
Mais revenons aux bases de la psychanalyse, la maison ne serait-elle pas la projection de l’esprit dérangé d’une femme en mal de maternité ? Une maison qu’elle soigne, répare, nettoie jusqu’au moindre recoin, où le bureau de son poète de mari occupe le dernier étage tandis que la cave abrite une force invisible capable de provoquer des séismes et de faire gronder la chaudière. Sans parler de cette pièce cachée où tout prendra fin ? Une maison enfin qu’elle est incapable de protéger des assauts d’inconnus (ses propres peurs) qui n’auront de cesse de la harceler jusqu’au drame finale.
Alors oui, Mother regorge de pistes, de thèmes, d’explications plausibles ou non. Et malgré ses défauts évidents (le film traine en longueur et frôle parfois la pose théâtrale), il n’en reste pas moins un objet fascinant. Porté par l’incroyable performance d’une Jennifer Lawrence habitée par son rôle, Mother lorgne du côté de Bunuel et du Charme discret de la bourgeoisie dans sa première partie, et semble reprendre les séquences de guérilla des Fils de l’homme de Cuaron dans une seconde partie proprement hallucinante. 
Cauchemar éveillé empreint de symboles religieux où la monstruosité revêt les atours de la normalité, Mother est en tout cas une expérience cinématographique à ne pas rater.

vendredi 18 août 2017

Que dios nos perdone

L’histoire se déroule à Madrid en 2011. Un été caniculaire échauffe les esprits, une police sur les dents avec la venue imminente du Pape Benoît XVI, une société en pleine crise économique et un tueur en série qui s’en prend aux personnes âgées. Au milieu de ce marasme, deux flics à la dérive tentent d’arrêter le criminel tout en essayant de composer avec leurs propres démons. 
La Isla minima d’Alberto Rodríguez avait donné le ton en 2014, Que dios nos perdone le confirme trois ans après, le polar espagnol se porte à merveille. Doté d’une distribution parfaite, d’un scénario efficace et de personnages solides, ce thriller poisseux et sans concession nous embarque dans les méandres d’une ville faisant écho aux esprits torturés d’une paire de flics que tout oppose de prime abord. 
Non content de mettre en scène des protagonistes immédiatement attachants, le réalisateur Rodrigo Sorogoyen se paye le luxe de nous gratifier de séquences d’une maitrise cinématographique totale. Citons parmi tant d’autres une course poursuite haletante dans les rues de Madrid, ce plan séquence incroyable lors de la confrontation du détective Alfaro avec le tueur ou le face à face sous haute tension entre le détective Velarde et le fils d’une victime sous la lumière stroboscopique d’une ampoule défectueuse. 
Mais la véritable force du film provient sans nul doute de l’interprétation et de l’écriture des personnages, véritable colonne vertébrale d’un film passionnant de bout en bout. Le couple de flics fonctionne à merveille, épaulé par une galerie de rôles secondaires qui donnent à l’histoire toute sa crédibilité. María Ballesteros dans le rôle de Rosario fait merveille dans son jeu de séduction avec Velarde, lequel révèle des failles insoupçonnées lorsqu’elle s’invite timidement dans son appartement. 
Film moite et désespéré, profondément humain dans ce qu’il révèle de nos pires faiblesses, Que dios nos perdone s’inscrit dans la lignée de ces histoires qui nous hantent longtemps après le générique de fin.

lundi 14 août 2017

Dirty Sexy Valley

Fils illégitime de Détour Mortel et de Partie de chasse en Sologne, Dirty Sexy Valley occupe un créneau trop longtemps délaissé dans le paysage du roman de genre français, celui du bien nommé sexe and gore.
Abandonné depuis les heures de gloire de l’indispensable collection Gore chez Fleuve Noir, nourrie aux références cinématographiques les plus déviantes de ces 30 dernières années, ce genre réservé aux esthètes disparut hélas dans les oubliettes éditoriales. Jusqu’à ce qu’Olivier Bruneau ne prenne le taureau par les c… ornes et que les éditions du Tripode nous balance en pleine face cet ovni proprement (enfin façon de parler) hallucinant.
Ne reculant devant aucune limite, Dirty Sexy Valley assume pleinement son mauvais goût et son sens de la provocation, jusqu’aux lieux communs les plus éculés. Point d’originalité à chercher dans l’histoire donc, bien au contraire. Avec délectation et application, l’auteur se plait à illustrer les lieux communs les plus répandus du genre, et pousse ses scènes de sexe et de violence à son paroxysme.
On lui pardonnera d’autant plus facilement quelques faiblesses d’écriture que son premier roman déborde de générosité, de fun, de wtf et d’une volonté évidente de contenter ses lecteurs les plus avertis.

jeudi 3 août 2017

Baby Driver

Depuis l’accident de voiture qui a couté la vie à ses parents, Baby souffre d’acouphènes. Pour surmonter son handicap, il vit dans une bulle musicale qu’il façonne avec ses morceaux favoris. Malgré son jeune âge, Baby est également un conducteur hors pair qui travaille pour le compte de Doc et de sa bande de braqueurs. Baby vit de musique et de mouvement. Et si Baby symbolisait l’idée même que se fait Edgar Wright du cinéma ? 
Car c’est bien de cela dont il s’agit dans son nouveau film, des images et du son, de la musique, omniprésente, des personnages et une caméra en perpétuelle mouvement. A pied ou en voiture, en long travelling ou en plans séquence, le réalisateur compose sa propre partition autour d’un thème usé jusqu’à la corde, le film de braqueurs. 
La première partie du film est de ce point particulièrement intéressante. Avec un soin obsessionnel du détail, Edgar Wright suit son personnage principal dans la rue au rythme d’une play list qui pioche dans tous les genres musicaux. Il nous livre dès le début la meilleure scène de course poursuite que l’on ait vu depuis longtemps, et plante en quelques plans les acteurs de l’intrigue qui va se dérouler pendant une seconde partie plus classique, pour ne pas dire légèrement décevante. 
En revenant aux fondamentaux du film de braquage, Edgar Wright abandonne ses velléités de départ non sans soigner des plans d’une maitrise qui laisse sans voix. Alors que le film alterne des dialogues savoureux et des passages d’une banalité affligeante, le réalisateur expédie certains personnages de façon plutôt expéditive, s’encombre avec d’autres (le vieil homme sourd muet n’apporte pas grand-chose à l’histoire si ce n’est une caution morale à Baby) et étire plus que de raison un affrontement final qui défie toutes les lois du bon sens. 
Baby Driver commence comme une brillante comédie musicale sur fond de braquage et se conclut sur une parodie de Terminator. Rien de honteux, mais le film ne va pas au bout de ses promesses, tout en nous offrant de savoureux échanges entre une bande de malfrats tous plus réussis les uns que les autres. Ce qui n’est déjà pas si mal.

vendredi 28 juillet 2017

Dunkerque

Steven Spielberg, Stanley Kubrick, Ridley Scott, Mel Gibson,… Le film de guerre semble être un passage obligé pour les plus grands cinéastes américains, l’épreuve du feu qui, pour la plupart d’entre eux, enfantera de leurs plus beaux films. Christopher Nolan n’échappe pas à la règle puisqu’il livre avec Dunkerque un film formellement impressionnant, à la fois intime et pourtant universel. 
Ce qui frappe le plus dans de la première partie du film est le sentiment total d’immersion qui étreint le spectateur, projeté au milieu de ces soldats perdus, les pieds dans le sable, au-dessus de l’eau ou dans les airs. En cela, les choix esthétiques du réalisateur, pour ne pas parler de parti pris radicaux, semblent aussi osés que terriblement efficaces. 
En premier lieu, Christopher Nolan mise avant tout sur la puissance des images, avec un usage presque oublié du grand angle, plutôt que sur ses dialogues étonnamment rares pour un film de cette ampleur. Refusant le parti pris de la violence frontale (je ne me souviens pas d’une seule goutte de sang dans un film qui totalise des milliers de morts), il privilégie au contraire une tension presque permanente en filmant les assauts de l’aviation allemande à chaque sortie des bateaux anglais comme des attaques de prédateurs. 
Autre choix de mise en scène, l’anonymat d’un ennemi, pourtant omniprésent, que nous ne verrons jamais clairement pour mieux se concentrer sur les enjeux humains des soldats qu’il met en scène. L’histoire se situe en effet au cœur des trois armes principales de l’armée anglaise, les forces terrestres, aériennes et navales, avec une multitude de personnages et un entrecroisement de destins individuels qui forment la grande Histoire. 
Avec un art consommé du découpage et de la caractérisation de ses personnages, le réalisateur réussit le tour de force de ne jamais perdre son public en cours de route et de nous livrer une page d’Histoire méconnue avec son lot de bravoure, de lâcheté et d’absurdités. 
Avec Dunkerque, Christopher Nolan écrit une nouvelle page d’un cinéma sensoriel et illustre avec brio ce que le septième art peut nous offrir de mieux en termes d’illustration narrative, aidé en cela par une bande son savamment travaillé et l’impressionnant score de Hans Zimmer. 
Dunkerque figure sans conteste, dans un registre radicalement différent d’un point de vue formel mais finalement assez proche dans son propos, comme l’un des plus beaux films de guerre, et des plus beaux films tout court, de ces dernières années aux côtés du Tu ne tueras point de Mel Gibson.