samedi 14 novembre 2020

Sérotonine

 

Houellebecq vieillit, et nous vieillissons avec lui, et chacun de ses romans marque une nouvelle étape dans cet aller simple vers le néant à laquelle il résume nos existences.

 Loin de délaisser son absence d’empathie pour ses contemporains et ce nihilisme contraint dont il fait son fonds de commerce depuis des années, il marque le pas dans ce nouvel opus et tranche singulièrement par une humanité, certes désespérée, mais non moins réelle, d’autant plus touchante qu’elle nous renvoie une fois encore à nos propres failles intérieures.

 Sérotonine est le roman du regret et des actes manqués, ces occasions qu’on laisse passer et que nous pleurerons notre vie entière, imaginant ce qui aurait pu être si seulement nous avions eu le courage. Le courage de dire je t’aime, d’accepter l’amour de l’autre, d’affronter nos démons et de ne pas fuir à nouveau. Houellebecq s’approprie le monde paysan comme un écrin à sa détresse et cette impression inéluctable d’un saut dans le vide, il aurait tout aussi bien pu dépeindre le prolétariat ouvrier pour illustrer son propos.

 Traversé de fulgurantes provocations (on y côtoie zoophiles et pédophiles, on envisage le meurtre d’un enfant sans pour autant passer à l’acte) et de personnages empreint d’une touchante sincérité, Sérotonine est avant tout le constat d’un échec, celui de nos vies, mais dépourvu de toute gravité. Après tout qu’importe, notre passage ici-bas est suffisamment court pour ne pas en faire toute une histoire s’il est raté.

lundi 26 octobre 2020

Adieu les cons

Ils sont trois à trimballer leurs handicaps, leur mal de vivre, et leur incapacité à communiquer. Car le nouveau film d’Albert Dupontel ne traite que de ça, notre difficulté à franchir les ponts qui nous séparent des autres, nos collègues, nos voisins, nos proches dans un monde paradoxalement hyper connecté. 

Suze Trappé, une mère condamnée à la recherche de son enfant abandonné vingt-huit ans plus tôt ne nous apparait d’abord que dans le reflet d’images médicales, comme si elle n’existait qu’à travers cette maladie aussi soudaine que mortelle. 

JB est un informaticien suicidaire professionnellement relégué au second plan, incapable de communiquer autrement que par écran interposé. 

Monsieur Blin enfin est un archiviste aveugle dont la phobie de la police le condamne à une vie recluse. 

Ensemble ils vont vivre un dernier road trip qui les amènera à dévoiler enfin leurs vrais sentiments. 

Enthousiasmant dans l’installation de ses personnages et plus convenu dans sa seconde partie, Adieu les cons est surement l’un des films les plus maitrisés d’Albert Dupontel, et aussi l’un des moins frondeurs. Et ce manque de folie se ressent tout au long d’une histoire convenue, certes portée par une Virginie Efira solaire et une galerie réjouissante de seconds rôles, mais loin de l’esprit punk qui habitait Bernie. En un mot comme en cent, Adieu les cons manque cruellement de coups de pelles dans la gueule.

samedi 3 octobre 2020

Antebellum

Le long plan séquence qui ouvre le film donne le ton. Antebellum nous plonge dans l’Amérique sudiste des années 1860 et son esclavagisme, avec tout ce que cela comporte comme catalogue d’humiliations et de crimes envers une population noire soumise au joug des confédérés. C’est dans cet univers cauchemardesque que se retrouve Veronica Henley, auteure engagée dans la lutte pour l’émancipation des femmes et des noirs. 

Il ne faut pas plus de quelques dizaines de minutes pour que l’on devine le twist qui clôt le premier tiers du film. S’en suit un deuxième acte trop long et pour le coup presque anachronique malgré quelques fulgurances (la scène de l’ascenseur avec la petite fille fantomatique) et un malaise persistant. Et puis vient la conclusion avec cette image iconique de Janelle Monae traversant au ralenti les lignes confédérées sur un cheval au galop avec une hache à la main et une veste nordiste sur le dos. Une fin aux accents revanchards qui n’est pas sans poser un certain nombre de questions sur le message du film. 

De la même manière que Tarantino refaisait l’histoire et tuait pour de faux des nazis dans Inglourious Basterds, les deux réalisateurs font massacrer de faux sudistes (mais de vrais pervers) par une militante prônant la révolution lors de ses meetings. Cette révolution passerait donc par la loi du talion dans une reconstitution historique douteuse de l’une des périodes les plus noires des Etats Unis, allégorie à peine voilée mais un tantinet exagérée de la condition actuelle de la population noire américaine ? On peut s’interroger sur le bien fondé d’un tel discours à l’opposé de la doctrine non violente d’un Martin Luther King dans la société américaine actuelle déchirée par des tensions raciales sur fond de violences policières. 

On peut apprécier Antebellum comme un thriller cousu de fils grossiers mais suffisamment bien interprété et réalisé pour remplir son cahier des charges. On peut aussi rester perplexe sur la prise de position des réalisateurs qui, sous couvert de vengeance, transforme une militante des droits des femmes et des populations noires en furie meurtrière, acculée à utiliser les méthodes de ses pires bourreaux pour les vaincre. Une vision manichéenne de la lutte pour les droits civiques qui fait froid dans le dos.  

samedi 5 septembre 2020

Tenet

Faut il abandonner toute velléité de compréhension du scénario et s’abandonner au spectacle du film pour apprécier Tenet, ou au contraire se torturer les méninges pendant deux heures trente pour démêler le passé du futur, le faux du vrai et la vérité du mensonge ? Nul doute qu’une seule vision du nouveau film de Christopher Nolan n’est pas suffisante pour en saisir toute la complexité, et c’est bien là sa richesse et sa limite. 

Loin de l’épure de Dunkerque et de la limpide complexité d’Inception, Tenet convoque à la fois tous les thèmes chers au réalisateur (la distorsion temporelle déjà abordée avec Interstellar, l’inversion des lois physiques d’Inception) sans en proposer cette fois ci une lecture suffisamment claire pour ne pas perdre en chemin la plupart des spectateurs qui se contenteront alors d’une mise en scène virtuose, de scènes d’actions d’autant plus spectaculaires qu’elles font appel à peu de plans numériques, et d’une interprétation au cordeau avec une mention spéciale pour un Robert Pattinson qui bouffe l’écran à chaque apparition et un Kenneth Branagh délicieusement abject. 

Pour un blockbuster sensé ramener les gens en salles, Tenet se révèle particulièrement difficile à suivre malgré ses grandes qualités formelles, d’autant que l’on pourra aussi s’interroger sur l’obsession du Protagoniste incarné par John David Washington à sauver la femme du méchant Sator, au point d’en devenir presque aussi importante que la quête de l’algorithme et le désamorçage d’une éradication complète de l’humanité, excusez du peu. Si le personnage de Katherine devient peu à peu l’une des pièces du puzzle, elle n’en reste pas moins dans son rôle de demoiselle en détresse assez incongrue au sein d’une intrigue d’une telle ambition. 

Tour de force visuel et réflexion sur notre futur, Tenet prétend emmener le spectateur vers des zones inexplorées en conciliant divertissement et questionnement permanent sur ce que l’on est en train de voir. C’est louable et réjouissant, encore faut il ne pas perdre tout le monde en route au risque de s’enfermer dans un carcan élitiste et finalement contre-productif.

jeudi 20 août 2020

Flesh and Bones

 

 

Alors que DoggyBags entame sa deuxième saison après une première salve de treize albums, Glénat continue vaille que vaille son exploration de la bande dessinées de (mauvais) genres avec la collection Flesh and Bones lancée en 2014. Zombies, tueurs en série, monstres lovecaftiens, mutants, tous les thèmes ou presque sont abordés avec des réussites divers mais un vrai parti pris, celui de nous proposer des albums one shot en noir et blanc à moins de dix euros (en théorie car certains albums se vendent encore quinze euros l’unité). Moins généreux que DoggyBags mais explorant lui aussi la veine du genre horrifique avec délectation, Flesh and Bones prouve si besoin est que la bande dessinée hexagonale est plus que jamais capable de fédérer de multiples talents autour de thématiques populaires (mais si souvent décriées par les garants officiels du bon goût) avec une volonté constante de divertir en flattant nos instincts les plus primaires. Le grindhouse a encore de beaux jours devant lui.

https://www.glenat.com/bd/collections/flesh-bones