samedi 12 janvier 2019

Creed 2

Malheur aux vaincus. 
C’est sur cette perspective passionnante que s’ouvre le second volet de la saga post Rocky plus de trente ans après Rocky 4 : qu’est il advenu de l’un des adversaires les plus redoutable de l’étalon italien après sa défaite ? 
Déchu de son statu de héro national, abandonné de tous, Ivan Drago se réfugie en Ukraine avec son fils qu’il élève et entraîne dans la perspective d’une revanche. Lorsque Adonis Creed décroche le titre de champion du monde des poids lourd, l’heure de la vengeance sonne enfin pour les Drago. 
En consacrant les dix premières minutes du film à Ivan et Viktor Drago, le réalisateur place d’emblée son histoire sous un angle intéressant en accordant une place importante aux supposés méchants. De fait, avec une économie de dialogue impressionnante, Dolph Lundgren et Florian Munteanu insufflent à leurs personnages, par delà une apparente froideur doublée d’une redoutable bestialité, une humanité touchante. En effet, et même s’il inverse le processus à la fin du film, les scénaristes ancrent l’entrainement et le quotidien des russes dans une misère et une dureté qui contrastent singulièrement avec le train de vie d’un Adonis Creed flambeur et comblé par une famille unie. 
Alors oui, Creed 2 n’échappe pas aux facilités et aux lieux communs en brassant les thèmes les plus éculés comme le dépassement de soi, l’importance de la famille et le sacrifice, ascension, la chute et la renaissance. Il n’empêche que grâce à une belle distribution et des combats filmés intelligemment, le film fait office de véritable madeleine de Proust pour les quarantenaire qui ont un jour patienté des heures pour découvrir Rocky 4 en salle. Le plaisir de retrouver Stallone et Lundgren autrement que dans le pastiche Expendables est intact, et que dire de l’apparition (trop) brève mais au combien jouissive de Brigitte Nielsen ? 
Depuis le premier Creed, le personnage le moins réussi reste celui de Bianca, le femme d’Adonis Creed interprétée par Tessa Thompson qui va jusqu’à pousser la chansonnette pour encourager son mari en Russie, mais en dehors de cette fausse note somme toute supportable, ce deuxième opus surpasse encore son prédécesseur par la nostalgie qu’il instaure à chacune de ses scènes. 
Respectueux de son héritage mais décidé à poursuivre le mythe, Creed 2 dépoussière les fantômes du passé pour raconter encore et toujours la même histoire que l’on ne se lasse pas d’écouter.

vendredi 30 novembre 2018

Les féroces

Une ville fantôme habitée par des putes en bout de course et des criminels sadiques. Un désert hanté par des tueurs implacables et cruels. Le sang, la crasse, la violence et peut être, au bout, l’étincelle fugace d’une rédemption, aussi ténue que la flamme d’une allumette en plein vent. 
Jedidiah Ayres n’a pas son pareil pour dresser le portrait des damnés de la terre, celles et ceux dont personne ne veut plus au point de les cantonner dans une bourgade perdue dans le désert mexicain, un avant-goût de l’enfer auquel ils se destinent. Ce court roman laisse éclater un style percutant, des phrases écrites au scalpel pour une incroyable galerie de personnages. 
L’auteur dresse ses portraits et campe une atmosphère de fin du monde avec une maitrise de la langue qui laisse pantois, essoufflé et ravi. Car au-delà de sa brutalité, de sa sauvagerie au service d’une vengeance aussi vaine qu’implacable, l’auteur laisse éclater un style unique qui n’est pas sans rappeler la plume trempée dans le vitriol de Patrick Michael Smith. 
Les féroces creuse le sillon d’une littérature américaine âpre et désespérée qui transcende la crasse et la violence pour en tirer une certaine forme de beauté.

samedi 17 novembre 2018

Suspiria

On sort de Suspiria dans le même état de chamboulement émotionnel que du Mother ! de Darren Aronofsky, ce qui n'est pas peu dire. D’ailleurs la comparaison entre les deux films ne s’arrête pas là. 
Installation progressive d’une atmosphère anxiogène, montée en puissance jusqu’à un final apocalyptique, épilogue faussement apaisé, Mother ! et Suspiria constituent à coup sur les deux coups de boule cinématographique les plus marquants et clivants de ces deux dernières années. Car loin de s’atteler à un remake respectueux de l’original, Luca Guadagnino peint sa propre toile et remonte aux origines même du mythe des sorcières. 
Femmes libres, féministes avant l’heure, manipulatrices, les sorcières ont nourri depuis des siècles les histoires les plus cruelles, et c’est bien ce côté engagé contre un matriarcat d’autant plus terrible qu’il se double d’un régime totalitaire (voire à ce sujet le sort réservé à la femme du Dr. Josef Klemperer dévoilé à la toute fin du film) qu’explore le réalisateur. 
Dans un Berlin plongé dans les années de plombs et le terrorisme, une ville terne et grise où il pleut en permanence, débarque Susie Bannion, une jeune américaine élevée dans l’ombre d’une mère bigote, pour intégrer l’académie de danse Helena Markos. Ce que les murs de l’école recèlent dépassera de loin ses pires cauchemars, pourtant gratinés. 
En plus de deux heures trente, Luca Guadagnino installe une atmosphère vénéneuse par petites touches, comme un peintre impressionniste colleraient ses visions fugitives sur une toile en perpétuel mouvement. Oscillant entre passé et présent, onirisme et réalité, passant d’un personnage à l’autre sans perdre le spectateur en route, le réalisateur nous embarque dans un monde presque exclusivement féminin (mis à part le Dr. Josef Klemperer, témoin et moteur de l’avancée de l’action vivant dans le souvenir de sa défunte épouse, tous les autres hommes sont au mieux de piètres faires valoir, au pire de simples figurants) fait de folie et de faux semblants, de luttes de pouvoir et d’art, de sacrifice et d’abnégation. 
Suspiria nous offre au passage une composition remarquable de Dakota Johnson qui se métamorphose tout au long du film et explose dans les scènes de danse, ainsi que la scène de meurtre la plus longue, originale et éprouvante vue sur un écran depuis longtemps. 
Le film se termine là où Dario Argento n’a pas su éviter l’écueil du Grand Guignol dans Mother of Tears. Oscillant constamment entre terreur et ridicule (comme Aronofsky dans Mother ! une fois encore), Luca Guadagnino nous peint un final dantesque, un véritable sabbat qui conclut un film dont on ressort retourné, parfois agacé par quelques dialogues indigents mais au final subjugué par autant de culot dans ses partis pris esthétiques et narratifs. La véritable raison d’être du cinéma en quelque sorte.

samedi 27 octobre 2018

The Predator

Oublions le premier opus mythologique et fondateur, oublions sa suite urbaine et teigneuse, toute comparaison avec ses deux illustres prédécesseurs serait vaine et non avenue. Profitons juste de cette relecture que l’on attendait avec autant de crainte que d’impatience vu le niveau moyen des suites et reboots qui envahissent nos écrans depuis quelques années. 
Shane Black, déjà présent au casting de l’épisode original choisit pour cette nouvelle version une voie osée et périlleuse, celle de la comédie d’action. Et il relève le gant avec panache. 
Alors oui, le scénario ne s’embarrasse pas de vraisemblance (la scientifique manie les armes comme le plus aguerri des Marines), l’action prime sur le reste, quitte à emprunter des raccourcis parfois vertigineux, mais au final le plaisir ressenti à l’écran n’en est que plus intense. 
Fort d’une galerie de personnages aussi bien écrits qu’interprétés, d’un casting au cordeau servi par des dialogues qui font mouche à chaque répartie (et il y en a beaucoup !), The Predator aligne les scènes de bravoures comme un métronome. Pourtant, ce n’est pas dans l’action que l’on prend le plus de plaisir mais bien dans l’interaction de cette galerie de personnages bigger than life jouant une partition sans fausse note aucune. Soldats, enfants ou scientifiques, le réalisateur s’amuse avec les codes du genre pour mieux les détourner. 
Parsemé de moments gores du plus bel effet et de multiples trouvailles visuelles (le premier Predator apparait grâce au sang dégoulinant d’une victime coupée en deux), volontiers méchant (Olivia Munn qui s’écrase sur le sol en sautant du toit du bus), souvent drôle (le soldat atteint du syndrome de la Tourette), The Predator tutoie les films les plus funs de ces dernières années alors que le sujet ne s’y prêtait pas vraiment. Grace en soit rendu à un réalisateur respectueux d’une franchise parfois malmenée en citant les deux premiers opus à maintes reprises et en mettent en scène le fils de Gary Busey inoubliable dans Predator 2. 
A quelques semaines d’intervalle, The Predator est l’exact inverse du récent remake d’Halloween, comme quoi tout est affaire de talent.

jeudi 25 octobre 2018

Halloween

Au sein d’un système hollywoodien plus que jamais gouverné par un retour sur investissement rapide, la mise en œuvre de suites, remakes et autres reboots semble devenir un genre à part entière qui engendre de belles surprises (L’armée des morts, Piranhas, Vendredi 13, La colline a des yeux) ou de franches catastrophes comme cet Halloween d’un vide sidérant. 
Alors certes il y a de bonnes idées comme cette Laurie Strode traumatisée adepte du survivalisme, alors pourquoi ne pas l’exploiter à fond plutôt que de la réduire à une grand-mère vénère ayant raison contre tout le monde ? Car les poncifs de ce genre, le réalisateur semble prendre un malin plaisir à les enfiler comme des perles. 
Les adolescents sont tous plus abrutis les uns que les autres, les journalistes sont bien entendu irresponsables, quant aux médecins et aux policiers, ils remplissent le quota de victimes potentielles aux cotés de quelques jeunes fumeurs de joints le soir du 31 octobre. Difficile à avaler après 50 ans de slasher.
Passons encore que le script efface allégrement toutes les suites depuis l’épisode original, qu’il fasse les yeux doux aux mouvements féministes incontournables depuis quelques mois avec la subtilité d’un éléphant, on pourra difficilement supporter les partis pris d’un réalisateur remplissant avec la régularité d’un métronome son quota de meurtres dont la moitié se passent hors champs. Si le film nous réserve quelques plans gores du plus bel effet et des idées de mises en scènes bienvenues (Laurie Strode filmée dans la rue à la place même de Michael Myers 40 ans plus tôt), c’est bien peu comparé à l’indigence dont fait preuve David Gordon Green. 
La dernière demi-heure, entre fouille interminable de placards, bande son envahissante et combo fille, mère et grand-mère (enfin) unies contre le croquemitaine (coucou MeToo) est une torture pour tout fan de la franchise qui se respecte. Les personnages sont aussi mal écrits qu’interprétés, mis à part un Michael Myers imperturbable qui perd du coup son aura fantastique au sein de cet environnement peu crédible. 
Une résurrection de trop donc, surement pas la dernière mais de loin la plus dispensable.

The House that Jack Built

Ce grand fou de Lars von Trier n’en finit pas de jouer avec nos nerfs et les limites du bon goût qu’il franchit de plus en plus allégrement. Après l’amour sacrificiel, l’expiation dans la douleur du péché originel, la famille dysfonctionnelle comme allégorie de la fin du monde, la solitude et le mal de vivre camouflés derrière une sexualité pathologique, voilà qu’il s’attaque à la question de la place de l’artiste dans ce qui ressemble à son œuvre, sinon la plus personnelle, du moins la plus auto référentielle. 
Car oui, cet architecte raté incapable de construire sa propre maison qui se réfugie dans les meurtres en série pour exprimer sa créativité et libérer ses pulsions les moins avouables n’est autre que le réalisateur lui-même, frustré de ne pas accéder au statut d’artiste et cantonné à la surenchère pour exister. L’œuvre de Lars von Trier ne serait donc qu’un tas de cadavres putréfiés artistiquement agencés comme un simulacre de création ? Pas si simple. 
Car en dépit de messages frôlant la caricature (le tigre et l’agneau), de postures ouvertement provocatrices (misogynie assumée, fascination pour les figures de dictateurs), le réalisateur est trop malin, et doué, pour être cantonné à un gamin turbulent jouant avec le feu. S’il reprend une structure narrative familière (histoire chapitrée, inserts de stock shock, violence frontale), The House that Jack Built s’inscrit pourtant comme une expérience à part dans la filmographie du cinéaste. Mais n’est pas le cas de tous ses films ? 
Avec une méticulosité qui confine parfois au documentaire, Lars von Trier nous fait partager les errances et les angoisses d’un tueur rongé par les TOC et incapable de la moindre empathie pour ses semblables. La séquence du nettoyage de la deuxième scène de crime et la conclusion du film illustrent une gêne quasiment physique pour le spectateur, provoquée par la répétition des mêmes gestes ou par une bande son agressive (nous sommes tout de même dans le dernier cercle des Enfers…). 
Alors oui, une fois encore Lars von Trier nous interroge sur la véritable nature de l’art et l’essence même d’un artiste, tout en nous conviant à sa propre séance de psychanalyse sur grand écran. Dérangeant, parfois même difficilement supportable (la scène du pique-nique est insoutenable de froide cruauté), The House that Jack Built est une pierre de plus dans une maison qui, si elle ne figurera pas parmi les plus grands monuments du septième art, aura au moins le mérite de nous sortir d’une léthargie parfois confortable mais au final souvent stérile.

dimanche 23 septembre 2018

Climax

D’abord il y a des visages. Hommes et femmes, hétéros ou homos, blancs ou noirs, français ou allemand, ils sont tous venus passer une audition pour un spectacle de danse dont les répétitions se déroulent à huis clos dans un chalet enneigé. On devine que la plupart des danseurs ne sont pas des acteurs professionnels, pourtant tous irradient d’une sincérité rare dans leurs propos. 
Vient ensuite la danse, une chorégraphie sauvage, faussement improvisée, un maelstrom de corps virevoltant les uns avec les autres. Rarement une scène filmée en plan fixe aura dégagé autant d’énergie et de maitrise de l’espace. Ainsi s’achève la première partie de Climax et l’on se prend à rêver à la grenade dégoupillée que vient de nous balancer le réalisateur à la figure. La déflagration promettait d’être intense, la descente à la hauteur d’une ascension vers les sommets du cinéma hexagonal contemporain. Sauf que non. 
Fidèle à ses thèmes de prédilection, Gaspard Noé nous inflige quarante-cinq minutes d’une Star Academy version trash suivi d’un mauvais trip interminable agrémenté de plans inversés et de filtres rouge sang. Alors oui, l’expérience est sensitive, cela ne fait aucun doute, mais pour servir quoi ? Ne mélangez pas de LSD avec votre sangria sous peine de gâcher votre soirée ? 
La cohésion affichée en début d’audition par la troupe de jeunes danseurs se fissure rapidement devant les dissensions internes, les jalousies et les frustrations, pour au final exploser dans une débauche de violence expliquée, sinon excusée à demi-mots par l’emprise de la drogue. Torche humaine, avortement à coups de pieds dans le ventre, auto mutilation, Gaspard Noé s’en donne à cœur joie sans pour autant verser dans le genre horrifique proprement dit. 
Il nous a déjà prouvé qu’il savait choquer (Irréversible), nous faire partager les trips les plus bizarres sous l’emprise de substances illicites (Enter the Void), nous entrainer dans la vacuité la plus profonde (le détestable Love), il nous démontre à présent qu’il peut filmer dans l’urgence des scènes remarquables et mettre une énergie communicative au service d’un vide abyssal. Pas le vide fascinant que l’on contemple au pied de l’abime, celui beaucoup plus ennuyeux d’un mauvais trip interminable étiré sur une bonne demi-heure. 
La déception et la frustration d’une entreprise que l’on considérera au mieux comme un peu vaine est d’autant plus forte que le réalisateur fait preuve d’un savoir-faire en s’entourant d’une troupe d’acteurs impeccable (exception faite de la mère de famille au jeu parfaitement faux) et en nous servant une bande son exemplaire. Gaspard Noé entend bousculer le cinéma français, pari à moitié tenu, l’autre moitié étant d’un ennui plombant.