mardi 27 mars 2018

La forme de l'eau

Et si pour ne fois la bête emballait la belle ? 
Fidèle à son amour immodéré pour les monstres en tous genres et marqué à jamais par l’Etrange créature du lac noir de Jacques Arnold sorti en 1954, Guillermo del Toro nous propose une nouvelle aventure fantastique ancrée dans une Amérique en pleine Guerre Froide. 
Au cœur d’un laboratoire secret, Elisa rencontre une créature fruit de toutes les convoitises dont elle parviendra à percevoir la part d’humanité. Un sujet classique traité avec la grâce et l’intelligence que l’on connait à Guillermo del Toro depuis ses premiers films. 
Porté par un casting remarquable, de la fragile Sally Hawkins à l’inquiétant Michael Shannon, La forme de l’eau joue plus que jamais sur la partition musicale d’Alexandre Desplat ainsi que sur une palette de couleurs où dominent le vert et le rouge. Le vert pour le milieu aquatique dans lequel baigne le film dès les premières images, et le rouge lorsque surgissent le sang et le désir sexuel (Elisa s’achète les chaussures rouges convoitées dès lors que sa relation avec l’Amphibien est consommée). 
S’il renoue avec ses thèmes de prédilection, dont un final proche de celui du Labyrinthe de Pan, le réalisateur fait ici preuve d’une maturité nouvelle en traitant le désir féminin et l’acte sexuel de manière frontale. Multipliant les symboles explicites (l’eau, l’œuf), alternant des plans oniriques empreint d’une poésie envoutante avec des explosions de violence, Guillermo del Toro signe un nouveau film important, un cri d’amour à la tolérance et au panthéon du fantastique où virevoltent les petites fées du Labyrinthe de Pan qui reste à ce jour son chef d’œuvre insurpassable.

samedi 10 février 2018

Jusqu'à la garde

Transformer une situation quotidienne, déjà bien flippante, en une trame de thriller qui tourne au film d’horreur dans son dernier quart d’heure (bonjour Shinning), voilà le propos du nouveau film de Xavier Legrand. 
L’histoire débute dans le bureau du juge et pose les bases de l’intrigue. Antoine et Miriam entament une procédure de divorce dont l’enjeu se révèle rapidement être la garde de leur plus jeune fils, Julien. Dès le commencement le réalisateur renforce le contraste entre les deux époux par un effet de champs - contre champs faisant apparaitre le corps déjà massif d’Antoine comme disproportionné par rapport au frêle physique de Miriam. 
Les relations sont tendues, il règne entre les deux protagonistes un mélange de peur, de ressentiment et de colère qui affleurent et menacent d’exploser à tout moment. La tension ira crescendo jusqu’à un final empruntant tous les codes du home invasion par le biais de la présence écrasante de Denis Ménochet. 
Tour à tour père éploré par l’absence de ses enfants, mari jaloux ou pénitent, l’acteur aux yeux de chien battu bâti comme un déménageur samoan n’est rien d’autre que l’ogre des contes de fées, le grand loup soufflant sur la maison des trois petits cochons pour les dévorer. 
Jusqu’à la garde doit beaucoup à cette confrontation entre ces deux interprètes magnifiques que sont Denis Ménochet et Léa Druker avec au milieu le jeune Thomas Gioria tétanisé par ce père qui menace de le dévorer à chaque instant. Xavier Legrand se concentre sur ses personnages et rien de plus. 
Le décor, la direction artistique, les effets de manche s’éclipsent pour laisser le champ libre à une direction d’acteurs au cordeau et malgré quelques plans un peu longs, chaque scène transpire une tension qui ne nous quittera pas jusqu’au dernier plan, cette porte qui se referme sur nous comme un couvercle sur une marmite qui n’a pas fini de bouillir.

samedi 3 février 2018

Sparring

La boxe comme métaphore de la vie. 
L’approche n’est pas nouvelle, le noble art ayant inspiré le cinéma depuis de nombreuses années, pour le meilleur et parfois pour le pire. Comment alors se faire une place dans le panthéon des films de boxe, entre Rocky, Raging Bull et Million Dollar Baby quand on signe son premier long métrage en France ? Avec une sincérité et une justesse de ton à toute épreuve. 
Et c’est bien ce qui définit le mieux Sparring, la justesse. Justesse d’un scénario au cordeau évitant tous les pièges du misérabilisme, justesse des dialogues, des personnages portés par une pléiade d’interprètes en parfaite osmose les uns avec les autres. Justesse enfin d’une réalisation à hauteur d’hommes, et de femmes, pour servir cette histoire, non pas de rédemption, mais de combats ordinaires menés sur le ring ou ailleurs. 
Habité par la fausse nonchalance d’un Mathieu Kassovitz rarement aussi bon que dans ce rôle d’un boxeur quarantenaire, Steve Landry est un prolétaire du ring, un combattant ayant plus de défaites que de victoires à son palmarès, un boxeur qui revient malgré les ko et les humiliations. Mari et père de famille, Steve rêve comme tout un chacun d’un avenir meilleur pour ses enfants. Au point d’accepter de jouer le sparring pour un champion en passe de disputer un match décisif pour les championnats d’Europe. 
Si la boxe joue un rôle central dans le film, Samuel Jouy décide pourtant dès le début de changer son point de vue. A quoi bon se frotter aux plus grands films de boxe alors que tout ou presque à déjà été montré en matière de combat ? Non, le vrai combat, Samuel Jouy va le traquer en dehors du ring, dans le quotidien de cette famille extraordinairement proche de nous, dans ses difficultés quotidiennes ou ses relations avec leurs enfants. Preuve en est l’incroyable impasse faite sur le match du champion à la fin du film. Le principal se trouve ailleurs, dans la combativité de Steve et cette détermination sans faille qui lui fera enfin frôler le boxeur qu’il aurait pu être. 
Sensible et pudique à la fois, le film acquiert une dimension d’autant plus universelle qu’une fois encore le réalisateur contextualise son histoire dans le milieu de la boxe sans pour autant se focaliser sur ce qui en temps normal constitue le point d’orgue de l’intrigue, à savoir le combat final. 
Alors que la professeure de piano de sa fille lui fait remarquer que la musique et la boxe sont deux choses bien différentes lorsque Steve lui demande si elle a le « truc » (Rocky aurait parlé de l’œil du tigre), le dernier plan du film vient contredire cette réflexion à l’emporte-pièce en assimilant chaque épreuve à un combat. Steve vient à deux reprises dans la chambre de ses enfants après ses matchs, et à deux reprises sa fille lui demande s’il a gagné. Sa première réponse (« presque ») résume à elle seule sa vie entière. Sa deuxième réponse muette éclaire cette même vie d’une lumière salvatrice.
Alors oui, Sparring fait la part belle aux perdants. Une victoire tient souvent à peu de choses et au final les deux adversaires ont sué sang et eau sur le même ring pendant leur combat. Tarek, le champion entrainé par Steve lui demande pourquoi il continue après trois ans sans une seule victoire. Sa réponse est sans appel. « Pour que des mecs comme toi puissent exister il faut aussi des mecs comme moi ». 
Sparring magnifie ces perdants qui, à défaut de talent ou de moyens, se battent jusqu’au bout pour garder la tête haute et faire briller le regard de leurs enfants. Sparring est un bien joli film.

samedi 27 janvier 2018

Memories of murder

Auréolé par sa réputation de film culte, Memories of murder est un film étrange, un hybride qui mélange les genres pour mieux brouiller le spectateur guère plus avancé que les principaux protagonistes dans cette affaire de meurtres toujours non résolue. 
L’histoire se déroule en 1986, dans la province de Gyunggi, en Corée du sud. Une succession de meurtres à caractères sexuels défraie la chronique et incite les autorités locales à faire appel à l’aide de Séoul pour démêler les nœuds de ce qui ressemble fort aux agissements d’un tueur en série. 
Bien que traversée par des images fortes de cadavres abandonnées en pleine nature et la menace constante pesant sur ce village rural, la première partie du film reste dominée par le comportement bouffon des policiers locaux, à mi-chemin entre burlesque et violence institutionnelle. Il faut alors accepter de se plier à l’humour coréen fait d’expressions outrées et de gesticulations clownesques porté par un Song Kang-Ho en roue libre. 
Ce n’est qu’avec l’arrivée du policier de Séoul interprété par Kim Sang-Kyung que le film emprunte la voie du thriller jusqu’à une fin ouverte et d’une noirceur saisissante. Si le bien ne triomphe pas toujours, le mal laisse des empreintes indélébiles que même le temps ne pourra effacer. Traversé de séquences saisissantes (les attaques du tueur, les séquences nocturnes sous la pluie), Memories of murder se veut aussi le témoin d’une époque où les brutalités policières étaient monnaies courantes en Corée du sud et les exercices d’évacuation quasi quotidiens. Le film peint également une société profondément misogyne où les femmes ont à peine le droit à la parole et sont cantonnées à laver les vêtements ou servir le café, quand elles ne se retrouvent pas à l’état de cadavres dans un fossé. 
On peut préférer la folie de J’ai rencontré le diable ou la fulgurance de The Chaser, toujours est-il que le cinéma coréen marqua d’une empreinte indélébile le genre policier pendant plus d’une décennie.

samedi 20 janvier 2018

Three billboards

Aux manettes de l’éminemment sympathique Bons baisers de Bruges, le réalisateur Martin McDonagh faisait déjà preuve d’un sens de l’humour pour le moins particulier avec sa galerie de personnages décalés à cheval entre provocation et mauvais goût assumé. 
Dix ans plus tard, le revoilà avec une histoire qui semble écrite par/pour les frères Cohen, épaulé par un casting prestigieux et des personnages en or massif. Un alignement des planètes pour le moins inespéré pour un film qui ne l’est pas moins. 
Loin de s’attacher à raconter une histoire linéaire, le réalisateur scénariste nous embarque dans une ballade en plein Missouri à la rencontre de protagonistes hauts en couleurs dont les destins vont se croiser, se télescoper pour le meilleur et souvent pour le pire. En effet, nous débarquons à Ebbing, Missouri alors que le drame a déjà eu lieu et le film se termine sans que la question principale sur laquelle repose le scénario ne trouve de réponse. Est-ce gênant pour autant ? Non, car l’enquête ne sera au final que le prétexte à une avalanche d’évènements en cascade tour à tour tragiques et comiques, doux amers et violents. 
Et c’est bien là la force principale du scénario de refuser tout manichéisme au profit de personnages qui ne cessent d’évoluer tout au long du film. Servi par des interprètes d’une rare justesse, Three billboards arrive à condenser l’essence même de tous les ingrédients d’un film réussi. Des rôles parfaitement écrits, des acteurs complètement investis dans leurs personnages, des situations invraisemblables avec ce sentiment que tout peut arriver à tout moment, sans oublier un sens de la réalisation et une photo d’une rare qualité. 
Notons pour l’anecdote une faute de raccord dans la scène où Jason Dixon, allongé sur le canapé, discute avec sa mère qui lui conseille d’importuner les amis de Mildred. Jason tient un sandwich à peine entamé à la main et après un plan de coupe sur sa mère on le voit avec une chips. Ceci dit, Three billboards regorge de scènes bluffantes comme l’incroyable passage à tabac de Red Welby en plan séquence ou la lecture des lettres du chef Bill Willoughby qui devrait tirer des larmes de crocodiles à plus d’un spectateur. 
Dans un paysage cinématographique souvent aseptisé et binaire où les bons et les méchants sont caractérisés dès les dix premières minutes, Three billboards fait figure d’exception, un condensé de cinéma et d’écriture d’une rare densité et une performance d’acteurs et d’actrices comme on en voit trop peu sur grand écran.

samedi 11 novembre 2017

Toutes les vagues de l'océan

Toutes les vagues de l’océan fait partie de ces romans monde qui abritent en leurs pages les destins croisés de dizaines de personnages, qui nous font voyager de continents en continents à travers les épisodes les plus sombres de notre histoire contemporaine. 
Roman historique, thriller, drame familiale, le roman de Víctor del Árbol foisonne de milles thèmes sans jamais perdre le lecteur en route. Et c’est bien là que la magie opère, celle d’une écriture précise et tranchante comme un scalpel, poétique et haletante. 
Visiblement fasciné par le thème de la transmission familiale, Víctor del Árbol nous entraine à la suite d’une galerie de personnages inoubliables de l’horreur des purges staliniennes (l’épisode de l’île de Nazino risque de hanter les lecteurs pendant de longues semaines) à la tragédie de la guerre d’Espagne. Dès les premières pages, l’écrivain accroche le lecteur pour ne plus jamais le lâcher lors d’un périple au long cours où plane l’ombre de la terrifiante Matriochka, et nous groggy de plaisir au bout de 700 pages que l’on ne voit pas défiler. Un vrai coup de cœur découvert, une fois encore, grâce aux conseils avisés d’un libraire passionné.

jeudi 2 novembre 2017

Carbone

Olivier Marchal aime ses gangsters, la vie nocturne, le clinquant de l’argent facile, la violence des malfrats, petites frappes, grand banditisme, flics véreux ou délinquants en cols blancs. 
Il les aime tellement qu’il en oublie parfois la crédibilité de ses histoires, même s’il réussit au final à nous emmener avec lui sur les traces de ces perdants que l’on a tant de plaisir à suivre dans leur chemin de croix, leur apothéose et la chute qui survient tôt ou tard. 
Pour cette nouvelle plongée en eaux troubles, l’ancien flic nous entraine cette fois sur les traces d’arnaqueurs à la taxe carbone. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, que ce soit la TVA, les portables ou les diamants, les ressorts restent les même. Pour commencer son business il faut une mise de fond et cet argent, le grand banditisme peut le débloquer en quelques heures sans poser trop de questions. Sauf que si on veut manger avec le diable il vaut mieux avoir une très longue cuillère. C’est ce que va apprendre à ses dépens Antoine Roca, un chef d’entreprise obligé de déposer le bilan, coincé entre sa belle-famille richissime et son entreprise en faillite. 
Une fois encore, les ressorts dramatiques sont connus et même si l’on devine sans trop d’efforts ce qui va suivre, on suit avec un plaisir certain ce loup de Wall Street à la petite semaine qui va se brûler les ailes. Car oui, Olivier Marchal sait s’entourer d’interprètes solides que l’on n’attendait plus, Benoit Magimel en tête avec sa silhouette épaissie et son regard fatigué. Si Depardieu s’impose toujours comme une force tranquille, le personnage interprété par Laura Smet souffre en revanche d’un manque d’épaisseur flagrant. 
On ne croit pas une seconde à l’histoire d’amour entre Noa et Antoine, tout comme on n’adhère pas non plus à cette expédition punitive façon racaille de banlieue menée par une bourgeoise manucurée et ses copines de shopping. Carbone souffre d’incohérences flagrantes et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres. Citons pour finir une patrouille de policiers en planque qui attend patiemment qu’un homme se fasse flinguer avant de poursuivre les coupables en voiture. 
Olivier Marchal choisit pour commencer son film un procédé narratif (dévoiler immédiatement la fin) qui n’a de sens que si l’histoire est suffisamment charpentée pour supporter une telle révélation, ce qui n’est malheureusement pas le cas de Carbone. Il n’en reste pas moins, à défaut d’un film majeur, une illustration plaisante du milieu interlope du grand banditisme parisien, toujours aussi captivant lorsqu’il est vu par les yeux d’un homme visiblement fasciné par les truands qu’il met en scène.