mardi 26 avril 2011

Détective Dee : le mystère de la flamme fantôme

Détective Dee : le mystère de la flamme fantôme. Le titre annonce la couleur, sonnant comme l’épisode d’un sérial, l’une des aventures de Sherlock Holmes ou une nouvelle de Gaston Leroux.

Et c’est bien de cela dont il est question, un pur sérial comme on n’en produit plus depuis les années 60 – 70.


L’histoire se déroule en Chine en l’an 690 et débute par une série de phénomènes inexpliqués, les combustions spontanées de plusieurs hommes. Pour tirer cette affaire au clair et conserver un semblant de stabilité politique, l’impératrice Wu Ze Tian qui doit accéder au trône malgré l’opposition de la plupart des nobles fait appel au détective Dee emprisonné depuis des années pour s’être opposé au régime en place.

Tel un Guillaume de Baskerville échappé du Nom de la Rose, le détective devra traverser de multiples épreuves pour faire la lumière sur cette ténébreuse affaire.

Commence alors une aventure haute en couleur où se croisent une multitude de personnages tour à tour suspects, traitres ou amis. Les coups de théâtre se succèdent sans aucun temps mort jusqu’au dénouement final et au coupable enfin démasqué.


Détective Dee marque le retour de Tsui Hark absent des salles obscures depuis Seven Swords en 2005 et l’un des segments de Triangle en 2008 en compagnie de Ringo Lam et Johnnie To. Car aussi incompréhensible que cela puisse paraitre, ce cinéaste génial et prolixe est largement mieux servi par le marché de la vidéo que par celui des circuits de distribution en salles.

Détective Dee répare cette injustice et nous permet enfin de profiter du génie filmique de l’un des plus célèbres représentants du cinéma de Hong Kong.

Car non content de nous livrer un spectacle décomplexé et généreux, le réalisateur ne néglige aucun des éléments qui font un film réussi.

Les aventures du célèbre détective nous conduisent de l’intérieur d’une statue géante à une ville souterraine en passant par le palais royal, et tous les décors sont d’une beauté renversante.

Le casting et la direction d’acteurs, parfois déconcertante pour un spectateur européen, sont parfaitement maitrisés. D’Andy Lau que l’on a vu dans Le Secret des poignards volants, Infernal Affairs ou Fulltime Killer, à la charmante Bingbing Li, tous les interprètes sont en phase avec cette aventure épique, et alternent avec la même grâce les moments d’émotion et les scènes d’actions virevoltantes.

Les combats, même s’ils (parce qu’ils) sont cablés, confèrent au film cette magie propre au cinéma asiatique en général qui nous font admirer des prouesses martiales improbables les yeux écarquillés de bonheur.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, le contexte politique et idéologique (l’accession d’une femme au pouvoir et les préjugés que cela entraine, l’utilisation du pouvoir à des fins de despotisme ou de gouvernance éclairée) confèrent au film une profondeur bienvenue qui ne le résume pas au seul spectacle qu’il aurait pu être.


Traversé de moment de magie (le cerf représentant le grand prêtre qui semble sorti tout droit d’un film de Miyazaki, les cloportes de feu), Détective Dee est ce qu’Indiana Jones 4 a oublié d’être. Un spectacle sincère, envoutant, qui respecte le spectateur et qui n’a d’autre ambition que de lui offrir le meilleur pendant deux heures d’évasion.

jeudi 31 mars 2011

Sucker Punch

Zack Snyder délaisse pour un temps les remakes et adaptations de comics pour mettre se pencher sur un scénario original. Celui de Sucker Punch met en scène une jeune fille qui, à la suite de la mort de sa mère et de sa jeune sœur, se voit interner par son beau père dans un asile psychiatrique. Le seul moyen pour retrouver sa liberté est de s’enfuir dans un monde fantasmé en compagnie de quatre autres détenues. Baby Doll, Sweet Pea, Blondie, Rocket et Amber vont alors traverser toute une série d’épreuves pour rassembler les cinq éléments qui doivent leur ouvrir les portes de leur prison. Une prison aussi bien matérielle que mentale. Mais la liberté a un prix.

Zack Snyder a prouvé tout au long de sa filmographie qu’il était un réalisateur capable de matérialiser comme personne des univers esthétiquement prodigieux. Sucker Punch ne fait pas exception à la règle.

Au confluent d’influences aussi diverses que le manga, le jeu vidéo, l’héroïc fantasy ou le film de guerre, le réalisateur fait de chaque missions du commando de filles un tableau d’une puissance incroyable.

La première confrontation de Baby Doll avec ses ennemis met en scène la jeune fille en tenue d’écolière, jupette et couettes comprises, armée d’un katana et d’un pistolet. Aux prises avec des guerriers japonais géants, elle représente un condensé de l’imagerie manga à elle seule.

Les missions suivantes verront les filles combattre des soldats allemands revenus d’entre les morts dans des tableaux qui semblent sortis d’une bande dessinée d’un Tardi à mi chemin entre ses travaux sur la première guerre mondiale et l’univers déjanté d’Adèle Blanc Sec. Ou bien un dragon et une armée d’orques que n’aurait pas reniés le Peter Jackson du Seigneur des Anneaux.

Quand aux missions en elles même, qui débutent par le brief d’un mystérieux vieil homme omniprésent et se concluent par la confrontation avec un boss, elles obéissent en tous points aux règles des jeux vidéos.

Zack Snyder assure donc le spectacle comme il sait si bien le faire, en s’appuyant sur une grosse bande son et des ralentis artistiques que certains pourront trouver agaçants. Mais à l’image de 300, le film souffre aussi d’un manque d’humanité qui nous empêche de nous attacher aux personnages. Baby Doll et ses copines sont plus des icones que de vrais femmes, tout comme l’étaient Leonidas et ses spartiates. A force de styliser chaque séquence à l’extrême, le réalisateur oublie qu’une histoire tient surtout par ses personnages et l’empathie qu’ils suscitent auprès des spectateurs.

Alors oui, le spectacle est parfait, chaque combat est un morceau de bravoure, mais l’ensemble reste froid et déshumanisé. C’est d’autant plus dommage que Zack Snyder sait raconter une histoire.

Preuve en est cet incroyable prologue aux allures de clip durant lequel, sans une seule ligne de dialogue, il met en scène la tragédie qui va conduire Baby Doll en enfer. Le tout est parfaitement lisible, le réalisateur raconte une histoire sans que ses personnages aient besoin de prononcer un seul mot.

Cette humanité, il avait réussi à l’insuffler dans cet incroyable remake de Zombie qu’est l’Armée des morts, sans parler de l’adaptation réussie et pourtant casse gueule des Watchmens. Telle une Salomé, Baby Doll danse pour ensorceler les hommes et emmener le spectateur dans un monde magique à chaque fois différent, promesse d’un spectacle puissant et généreux, bien que parfois trop envahissant et démonstratif. Le problème c’est qu’entre deux missions, il ne se passe par grand-chose.

Sucker Punch est une belle machine à laquelle il manque une âme pour emporter totalement l’adhésion des spectateurs. On se contentera donc de cette claque visuelle tout de même jouissive en attendant de voir ce que le réalisateur fera du prochain Superman.

samedi 12 mars 2011

Winter Bones

Winter Bones sonne comme un lointain écho à Frozen River sorti deux ans plus tôt. Deux titres glacials pour deux films qui décrivent le difficile quotidien des pauvres aux Etats Unis.
Mais alors que dans le premier une mère se démenait pour offrir une vie décente à ses enfants, il n’y a plus aucune présence parentale dans Winter Bones.
A 17 ans, Ree Dolly se débrouille comme elle peut pour s’occuper de son frère et de sa sœur. Sa mère est apathique et son père, trafiquant de drogue, a disparu. Si elle veut éviter la saisie de sa maison placée sous caution, la jeune fille va devoir retrouver ce père absent. Commence alors pour elle une quête désespérée qui la conduira à croiser la route de personnages tous plus inquiétants les uns que les autres.
Winter Bones se déroule en plein hiver dans le Missouri, et la nature magnifiquement filmée y a une place prépondérante. Tour à tour nourricière et inquiétante, elle environne la famille de Ree et la communauté fermée dans laquelle elle vit.
Ces marginaux qui survivent comme ils le peuvent en marge d’une société qui les a oubliés font régner une loi tacite faite d’entre aide mais aussi d’omerta. Quiconque cherche à briser cette loi du silence est passible de mort. C’est dans ce contexte que cette jeune fille obstinée et adulte avant l’heure devra lutter pour préserver le peu qu’elle possède.
Le parallèle avec le récent True Grit des frères Cohen est d’ailleurs évident. Les deux films mettent en scène la quête obstinée et peuplée de rencontres inhabituelles d’une adolescente têtue et débrouillarde autour de la figure du père. Mais alors que Mattie est mue par un sentiment de vengeance, c’est l’instinct de survie et de protection de sa famille qui fait avancer Ree.
Winter Bones regorge de qualités, et la plus évidente est surement le regard dénué de toute condescendance que la réalisatrice porte à ses personnages. Loin du moindre apitoiement, Debra Granik dresse les portraits de personnages hors du commun, des héros ordinaire comme Ree, littéralement habitée par une Jennifer Lawrence étonnante ou son oncle Teardrop magnifiquement interprété par John Hawkes.
Le film s’ouvre d’ailleurs sur un plan montrant le frère et la sœur de Ree jouant sur un trampoline comme n’importe quels enfants. Ils ne possèdent rien, ou si peu, ce qui ne les empêche pas d’être heureux ensemble. Comme les poussins de la scène finale, ils se serrent les uns contre les autres pour affronter la rudesse de l’hiver et de la vie.
Mais Winter Bones ne se contente pas d’être une énième chronique sociale sur une classe rarement montrée au cinéma. Le film diffuse une atmosphère étrange, à la limite du fantastique, au travers d’une galerie de personnages peu fréquentables que leur réputation précède. Hommes ou femmes, ils forment une société aux règles strictes absolument hermétique à toute personne étrangère. Ree, et surtout Teardrop, apprendront à leurs dépens le prix à payer pour enfreindre ces règles.
Les personnages de Winter Bones ne correspondent à aucun des stéréotypes si souvent employés dans le cinéma. Par exemple, alors que Ree et sa petite sœur guettent les écureuils dans la forêt, on s’attendrait à ce que la fillette soit émerveillée par ces petits animaux d’ordinaire si charmants. Au contraire, elle aide sa grande sœur à les tuer à la carabine, tout simplement parce qu’ils représentent pour elle un repas potentiel.
Winter Bones regorge de scènes puissantes portées par des interprètes littéralement habités par leurs rôles. (Attention spoilers !) Comme cette promenade en barque hallucinante au cours de laquelle Ree et deux femmes vont couper à la tronçonneuse les mains du cadavre de son père pour prouver qu’il est bien mort.
Ou cette confrontation incroyable entre Teardrop et le sheriff sur une route de nuit, au cours de laquelle ils s’affrontent verbalement. La tension est palpable sans que les deux hommes ne se regardent une seule fois autrement qu’à travers le rétroviseur de la voiture.
L’histoire se conclue sur une note presque heureuse en coupure avec la tonalité du film. Une scène de famille recomposée touchante et apaisée. Jusqu’à ce que Teardrop avoue à sa nièce qu’il sait à présent qui a tué son jeune frère. Ce qui est pour lui synonyme de mort. Il le sait, Ree le sait et elle le regarde partir une dernière fois sans pouvoir faire quoi que ce soit.
Peu de mots sont échangés et pourtant l’impact émotionnel est énorme. C’est cette économie de moyens au service des personnages qui fait de Winter Bones l’un des films les plus réussis et touchants de ces dernières années.

mercredi 2 mars 2011

Batalla en el cielo

Drôle de film que ce Batalla en el cielo. En 1985, Carlos Reygadas filme des personnages mutiques et tragiques dans le théâtre urbain de la ville de Mexico. Cette ville, il la fait vivre au travers de scènes les plus représentatives de cette gigantesque mégalopole. Le levé de drapeau quotidien, le pèlerinage des repentants, les milliers de voitures qui quadrillent la cité, le métro bondé, les marchands de babioles à la sauvette.
C’est dans cette ruche en constante effervescence qu’évoluent les personnages de Batalla en el cielo.
Marcos, le chauffeur et homme à tout faire d’un général que l’on ne verra jamais, sa femme obèse et Anna, la fille de son patron qui se prostitue occasionnellement par plaisir.
Marcos et sa femme ont enlevé un bébé pour toucher une rançon. Mais le bébé est mort accidentellement et ce drame hante Marcos qui avoue son crime à Anna. Dès lors s’enclenche pour lui un processus d’autodestruction à l’issu forcement fatale.
Batalla en el cielo se caractérise principalement par sa lenteur, son statisme et le visage buté et fermé de Marcos et de sa femme. Carlos Reygadas filme en un long travelling circulaire les murs décrépis des immeubles, réalise un plan fixe sur un moteur de voiture et s’attarde sur ces personnages qui semblent déjà mort.
C’est du moins le cas de Marcos et de sa femme que tout oppose à Anna, et c’est cette opposition qui semble être le moteur du film. Marcos est un indien pauvre, laid, âgé, apathique. Anna est une jeune fille blanche, belle, riche et pleine de vie. Ces deux êtres que rien ne devrait réunir finiront par faire l’amour ensemble et par se détruire mutuellement.
Le filme s’ouvre et se termine d’ailleurs par une scène de fellation explicite et douce entre eux, qui s’apparente à une réalité fantasmée. Carlos Reygadas filme ses scènes de sexe de manière frontale, à la manière d’un Larry Clark qui serait fasciné par la trivialité, pour ne pas dire la laideur du quotidien et de la pauvreté, quelle soit matérielle ou intellectuelle. Que ce soit lors d’une scène d’amour entre deux obèses ou quand Marcos urine dans son pantalon avant son déchainement de violence, le réalisateur semble vouloir coute que coute nous mettre face à une certaine réalité.
Malgré la présence impressionnante de l’ensemble des acteurs, la beauté, la jeunesse et le naturel d’Anapola Mushkadiz qui interprète Anna face au mutisme du couple interprété par Bertha Ruiz et Marcos Hernandez, force est de constater que l’on sent passer les une heure trente du film. On a du mal à voir où veut en venir le réalisateur, l’ennui prenant souvent le pas sur la poésie.
Il n’en reste pas moins que Batalla en el cielo est un film suffisamment atypique, osé et en marge de la plupart des productions actuelles pour nous interpeller. Dommage que ce soit l’incompréhension et un imperceptible sentiment d’ennui qui prennent souvent le pas sur l’intérêt qu’aurait pu susciter un tel projet.

dimanche 27 février 2011

True Grit

True Grit est le deuxième remake réalisé par les frères Coen après Ladykillers qui ne figure d’ailleurs pas parmi leurs meilleurs films.
Remake de 100 dollars pour un shérif avec John Wayne et adaptation d’un roman très populaire aux Etats Unis, True Grit suit le parcours de Mattie Ross, une jeune fille entêtée de quatorze ans qui s’est mise en tête de retrouver elle-même l’assassin de son père devant le peu d’empressement des autorités à poursuivre le tueur. Pour cela, elle s’adjoint les services de Rooster Cogburn, un Marshal bourru et alcoolique, et de LaBoeuf, un Texas Ranger imbu de sa personne. Cette poursuite les mènera en territoire indien sur les traces d’une bande de dangereux hors la loi.
Pour leur première incursion dans l’univers ultra codifié du western, les frères Coen signe un coup de maitre. True Grit est surement l’un de leur film les plus abouti tout en demeurant l’un des meilleurs westerns de ces dernières années.
Comme dans tous leurs films, les frères privilégient les ruptures de ton et alternent des moments comiques (la pendaison de l’indien, la grand-mère avec laquelle Mattie partage son lit), tragiques (le poignant sauvetage de Mattie par Rooster) et des flambées de violence aussi brèves que percutantes (le massacre dans la cabane).
Si l’on devait rapprocher True Grit d’un modèle, ce serait sans nul doute Josey Wales hors la loi réalisé et interprété par Clint Eastwood. Les deux films ont plusieurs points communs, à commencer par une galerie de personnages décalés qui semblent surgir de nulle part sur le chemin des principaux protagonistes. L’indien de Josey Wales a ainsi son pendant dans True Grit en la personne d’un guérisseur vêtu d’une peau d’ours.
D’autre part, lors de l’affrontement final, les deux films mettent en scène le héros (Josey Wales / Rooster Cogburn) confronté à plusieurs adversaires à cheval. Dans une scène statique pour Josey Wales, en mouvement pour True Grit quand Rooster Cogburn lance sa monture au galop contre quatre hommes armés. Cette scène est d’ailleurs filmée au début de la même façon que la poursuite finale entre Josey Wales et le capitaine de cavalerie assassin. Nous observons la course en plongée depuis une hauteur vertigineuse (une falaise pour True Grit, le ciel pour Josey Wales), les hommes et les chevaux n’apparaissant que comme de petits points mouvant au milieu d’une nature immense.
Et dans les deux films, cette nature est remarquablement filmée et mise en valeur par une superbe photographie. Mattie et ses compagnons traversent les paysages et les saisons jusqu’à la scène où, mordue par un serpent, elle est emmené par Rooster Cogburn qui n’hésite pas à tuer son cheval de fatigue puis à la porter jusqu’à épuisement pour la sauver. Les frères Coen nous emmène alors à la frontière du fantastique en nous faisant traverser avec eux la Vallée de la Mort.
Comme à leur habitude, ils n’hésitent pas à multiplier les dialogues et les scènes à rallonge où les protagonistes s’affrontent verbalement. C’est le cas pour les incessantes disputes entre Rooster Cogburn et LaBoeuf, ou pour cette discussion absolument brillante entre Mattie et le vendeur de poneys. La scène est longue, statique et ne souffre pourtant d’aucune rupture de rythme. En quelques minutes, les réalisateurs plantent le caractère inflexible de la jeune fille avec un humour à froid qui n’appartient qu’à eux.
Enfin, la réussite de True Grit tient bien évidemment à ses interprètes. Jeff Bridges tient là un personnage à la mesure du Dude du Big Lebowski, et Josh Brolin est parfait dans le rôle du sale type de service. Les nouveaux venus ne sont pas en reste, Matt Damon interprétant avec une sobriété exemplaire un LaBoeuf aussi caricatural au début que finalement touchant. Quand à Hailee Steinfeld, elle habite littéralement le personnage de cette adolescente bornée et pragmatique confrontée trop tôt à la violence du monde qui l’entoure.
True Grit figure parmi les plus belles réussites des frères Coen qui en comptent déjà pas mal. C’est aussi et avant tout un vrai western, genre qui se fait trop rare pour rater celui-ci.

vendredi 18 février 2011

Black Swan

Nina se dévoue corps et âme à son métier de danseuse. Sa vie se résume à des journées de travail spartiate et des soirées partagées avec une mère possessive qui vit avec elle.
Cette jeune fille douce, timide et un peu ennuyeuse est l’incarnation parfaite pour le personnage du cygne blanc dans le Lac des Cygnes que met en scène le chorégraphe Thomas. Mais son caractère effacé ne s’accorde pas avec son pendant, le cygne noir qu’elle devrait aussi interpréter si elle décroche le rôle.
Poussée par Thomas au comportement de plus en plus ambigu, dévergondée par Lily, une nouvelle danseuse sensuelle et libérée, elle va peu à peu explorer la face la plus sombre de sa personnalité. Au point de ne plus pouvoir revenir en arrière.

Black Swan est un film ambitieux qui brasse plusieurs thèmes à la fois.
Darren Aronofsky met en scène une jeune fille qui sombre peu à peu dans la schizophrénie et dont les délires de plus en plus forts donnent lieux à des scènes d’abord inquiétantes avant de verser dans le pur fantastique.
Il nous invite à suivre la descente aux enfers de ce personnage fragile, écartelé entre des personnalités aussi fortes que disparates (la mère, le père / amant, le double fantasmé) qui ne lui laissent d’autres choix que de se perdre dans les abimes de la folie pour enfin se révéler à elle-même telle qu’elle l’a toujours rêvé.
Au final, elle ne fait plus qu’un avec le personnage tragique qu’elle incarne sur scène, livrant une prestation artistique aussi belle que définitive.
Black Swan nous permet aussi de pénétrer dans ce monde impitoyable qu’est la danse classique. Un monde aussi beau sur scène que dur en coulisse. Les danseuses torturent leur corps pour livrer sur scène des ballets que les spectateurs ne soupçonnent pas construits avec autant de souffrance.
Comme il l’a fait pour Requiem for a Dream ou The Wrestler, le réalisateur suit ses personnages en caméra portée et nous fait partager la moindre de leur souffrance. Les similitudes avec The Wrestler sont d’ailleurs évidentes. Que ce soit pour un match de catch ou un ballet de danse classique, les protagonistes souffrent physiquement et moralement pour aller au bout de leur rêve, quitte à ce que l’issue leur soit fatale. Darren Aronofsky filme comme personne le sang et les larmes nécessaires au dépassement de soi, les blessures quotidiennes, les humiliations et cette heure de gloire si chèrement payée.
Porté par une Nathalie Portman impressionnante et bien entourée par l’ensemble des interprètes du film, Black Swan joue constamment l’ambigüité et n’hésite pas à perdre le spectateur pour mieux le surprendre par la suite. On ne sait jamais si ce que l’on voit est la réalité ou les fantasmes d’une jeune danseuse soumise à trop de pression, l’éveil tardif à la sexualité d’une fille surprotégée par sa mère ou les délires d’un esprit malade.
Le fantastique ne s’invite au début que par petites touches pour finalement éclater en un final aussi beau que tragique, le sacrifice d’une artiste à son art ou la libération d’un esprit définitivement perdu dans les méandres de la folie.

Surement un peu des deux à la fois, c’est ce qui fait de Black Swan une nouvelle réussite dans la filmographie jusqu’à présent exemplaire de Darren Aronofsky.

dimanche 30 janvier 2011

Au-delà

Trois histoires, trois destins avec un point commun, la confrontation avec la mort.
Marie, journaliste française fait l’expérience d’une mort imminente lors du tsunami en Thaïlande. Marcus voit son frère jumeau mourir presque devant ses yeux alors que leur mère envisage une cure de désintoxication. Enfin, George est médium bien malgré lui et entre en contact avec l’au-delà pour transmettre des messages aux vivants.
Alors que la mort et la disparition d’un être cher (L’échange, Million Dollars Baby, Mystic River,…) a toujours été au cœur de la filmographie de Clint Eastwood, c’est la première fois qu’il aborde le sujet de l’au-delà frontalement. Qu’y a-t-il après la mort, comment faire le deuil d’un être aimé qui disparait brutalement ?
Autant de questions universelles qu’un cinéaste aussi doué que Clint aurait pu transformer en un film sensible et intelligent, comme il l’avait fait avec brio d’une histoire d’amour improbable avec le magnifique Sur la route de Madison. Malheureusement, il n’en est rien.
La difficulté des films à segments est souvent le déséquilibre entre les différentes parties d’un ensemble qui n’est pas toujours cohérent. A la manière d’un Alejandro González Iñárritu, le réalisateur réunit les différents protagonistes de son histoire à la fin du film, mais la magie n’opère pas.
La partie la plus réussie du film est surement l’histoire du jeune Marcus qui, avec son frère Jason tente tant bien que mal de vivre une existence normale avec une mère droguée et des services sociaux qui voudraient bien les placer en famille d’accueil. Les deux frères s’accrochent l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage et quand Jason disparait, Marcus se retrouve perdu. Il tente alors par tous les moyens possibles de prendre contact avec son frère décédé et commence à expérimenter les multiples arnaqueurs qui se nourrissent du malheur des autres. Clint Eastwood brosse avec la sensibilité et la justesse qu’on lui connait le portrait d’un enfant qui a perdu tout ancrage avec la disparition de son frère et qui tente par tous les moyens de retrouver des repères pour poursuivre son chemin. C’est la rencontre avec George et par son intermédiaire un ultime rendez vous avec son frère qui lui permettra de faire son deuil et de continuer à vivre.
Le segment mettant en scène George et ce qu’il appelle sa malédiction, le fait qu’il puisse communiquer avec les morts, est également bien maitrisé, malgré quelques répétitions dans les séances de spiritisme. L’ébauche de flirt entre George et Mélanie, l’insistance de cette dernière pour expérimenter un dialogue avec les morts puis son refus d’entendre la vérité sont des moments forts portés par des acteurs en phase avec le sujet. Que ce soit avec Marcus ou George, Clint semble tout à fait à l’aise avec le milieu populaire et ouvrier qu’il connait bien.
Le gros problème du film vient de la partie française qui se situe dans le milieu des médias. Si Cécile de France est plutôt convaincante, les personnages mis en scène et les situations décrites sont peu vraisemblables. Le ridicule est atteint lors d’une séance de travail où il est question d’un livre sur Mitterrand. Les dialogues et les personnages sont caricaturaux et plombent définitivement tout ce qui va suivre.
Le film se conclut lors d’un final en total décalage avec le sujet traité, une sorte d’histoire d’amour parachutée entre George et Marie qui tombent dans les bras de l’autre alors qu’ils se connaissent à peine.
Clint est et reste un très grand cinéaste. La preuve en est par exemple dans la façon dont il met en scène le tsunami. Il filme la mer qui envahit les rues de la ville en emportant tout sur son passage de manière calme et posée, sans effet de style ou trucages inutiles, et l’ensemble est d’une force, d’une violence impressionnante. Mais on ne peut que constater que cette fois ci il s’est trompé de script. Le fait même qu’il évite au personnage de Marie de sombrer dans le ridicule alors que le scénario le pousse constamment dans cette voie montre d’ailleurs tout son talent de direction d’acteur.
Clint Eastwood n’a rien perdu de sa force, et Au-delà aurait d’ailleurs pu être l’un de ses films les plus forts. Mais c’était sans compter un scénario à peine digne d’un téléfilm de seconde zone.
Après l’expérience pour le moins malhabile de Peter Jackson avec Lovely Bones, le sujet de l’au-delà ne semble pas réussir aux plus grands réalisateurs. Exception faite du magnifique Always réalisé en 1989 par Steven Spielberg et scandaleusement occulté à l’époque par un Ghost qui traitait d’un sujet similaire avec mille fois moins de délicatesse et d’intelligence.