jeudi 6 mai 2021

Une assemblée de chacals

 


Scénariste, réalisateur, romancier, musicien, S. Craig Zahler publie son premier roman en 2010 aux éditions Gallmeister. 

Une assemblée de chacals se reçoit comme un coup de bouteille en pleine figure au milieu d’un saloon enfumé. Violente, addictive, tordue mais aussi remarquablement bien menée, cette vengeance au long cours convoque le Clint Eastwood d’Impitoyable et les héros crépusculaires de la Horde Sauvage avec un sadisme digne du cinéma bis italien des années 70 et 80. 

Sans aucune miséricorde pour ses protagonistes à qui il fait subir les derniers outrages pour notre plus grand plaisir, S. Craig Zahler impose son style et ses visions dantesques dès les premières pages pour ne plus nous lâcher jusqu’au dénouement final, tragique, désespéré, inéluctable.

 

dimanche 7 février 2021

L'anomalie


Qu’adviendrait-il si l’on se trouvait face à face avec nous même ? Pas de façon allégorique, pas face à un double maléfique, un clone biologique ou un jumeau caché, non, avec un autre moi, en tout point identique, avec lequel nous partagerions les mêmes sentiments et souvenirs, le même vécu à quelques mois d’écart. C’est ce qui arrive aux passagers d’un vol Paris – New York d’Air France en juin 2021 détourné vers une base militaire pour la simple raison que le même vol avec les mêmes passagers a déjà atterri sur le sol américain trois mois plus tôt.

En partant de ce postulat hors du commun, Hervé Le Tellier, et c’est l’une des grandes forces du roman, s’intéresse autant aux causes qu’aux conséquences d’une telle situation. Alors que bons nombres d’auteurs brassant des thèmes similaires convoquent l’argument fantastique pour se sortir, souvent piteusement, d’une intrigue inextricable (voir à ce propos de fort décevant Outsider de Stephen King), Hervé Le Tellier renvoie dos à dos science et religion pour poser sur la table les théories les plus incroyables, mais pour autant argumentées, et conclure son histoire avec une liberté et une hardiesse qui forceront le lecteur le plus blasé à remettre en question les 326 pages précédentes.

Les causes donc, mais aussi, et c’est l’essence du livre, les retombées forcément bouleversantes que de telles confrontations vont provoquer. Certains vont haïr ce double dans lequel ils voient un concurrent ou le miroir insupportable de leurs propres échecs, le tuer car il ne peut en rester qu’un, fuir ou au contraire en faire une occasion d’exister enfin, et plutôt deux fois qu’une. Les trois mois d’existence qui séparent ces deux humanités vont se transformer en gouffre de douleur ou en une occasion unique de seconde chance, de celles dont on rêve une vie entière pour rattraper nos erreurs passées. 

Habile conteur et écrivain chevronné, Hervé Le Tellier prend le temps pendant le premier tiers de son roman d’installer ses personnages principaux, onze en tout, et de les caractériser non pas seulement par des détails physiques ou psychologiques, mais bien par un mode de narration propre à chaque histoire. Le tueur à gage se retrouve ainsi plongé en plein thriller, le couple en crise en drame psychologique et l’écrivain dans une savoureuse mise en abîme. Il en résulte un roman brillant aux influences pop et aux clins d’œil innombrables, une réflexion presque nihiliste sur la nature humaine et ses multiples contradictions, une histoire d’autant plus captivante qu’elle flatte notre intelligence sans pour autant nous perdre en circonvolutions obscures. 

Hervé Le Tellier nous plonge dans un maelstrom addictif et lorsqu’il nous lâche la main à la dernière page de son livre, on se retrouve abasourdi, dans les cordes, mais heureux d’avoir partagé ce voyage.

samedi 16 janvier 2021

True Detective

 

 

 

 

 

 

 

On construit généralement un roman sur trois piliers que sont l’intrigue, les personnages et le décor. 

La trame de True Detective suit les détectives Marty Hart et Rust Cohle lors d’une première enquête en 1995 puis ses réminiscences sept ans plus tard en 2012. Au-delà de la résolution des meurtres à consonances sataniques dont les ramifications amèneront les détectives en question à approcher les hautes sphères du pouvoir local, l’histoire se concentre avant tout sur les personnalités hors normes de Cohle et Hart, l’évolution de leurs relations et la manière dont cette enquête va affecter leurs vies. Plongés dans les bayous de Louisiane, les personnages de premier ou second plan pataugent entre détresse sociale, misère affective et religion souvent pervertie, trafic de drogue et folie latente, désespoir et solitude. 

Le miracle True Detective opère avant tout grâce à une extraordinaire conjonction de talents. Citons tout d’abord l’écriture au cordeau de Nic Pizzolatto servie à l’écran par la réalisation de Carry Fukunaga et la bande son de T Bone Barnett qui pour l’occasion entraine la série dans un monde parallèle avec son entêtante musique d’influence cajun. True Detective ne serait rien sans l’interprétation hallucinée de Woody Harrelson et Matthew McConaughey au sommet de leur art, et une galerie de personnages secondaires assurant le ciment de ce voyage aux frontières de la folie. 

True Detective fait partie de ces œuvres rares qui gagnent à être vues et revues et revues encore pour en saisir pleinement la force et le plaisir qu’elles procurent, comme un roman exceptionnel que l’on ne se lasserait jamais de relire.

samedi 14 novembre 2020

Sérotonine

 

Houellebecq vieillit, et nous vieillissons avec lui, et chacun de ses romans marque une nouvelle étape dans cet aller simple vers le néant à laquelle il résume nos existences.

 Loin de délaisser son absence d’empathie pour ses contemporains et ce nihilisme contraint dont il fait son fonds de commerce depuis des années, il marque le pas dans ce nouvel opus et tranche singulièrement par une humanité, certes désespérée, mais non moins réelle, d’autant plus touchante qu’elle nous renvoie une fois encore à nos propres failles intérieures.

 Sérotonine est le roman du regret et des actes manqués, ces occasions qu’on laisse passer et que nous pleurerons notre vie entière, imaginant ce qui aurait pu être si seulement nous avions eu le courage. Le courage de dire je t’aime, d’accepter l’amour de l’autre, d’affronter nos démons et de ne pas fuir à nouveau. Houellebecq s’approprie le monde paysan comme un écrin à sa détresse et cette impression inéluctable d’un saut dans le vide, il aurait tout aussi bien pu dépeindre le prolétariat ouvrier pour illustrer son propos.

 Traversé de fulgurantes provocations (on y côtoie zoophiles et pédophiles, on envisage le meurtre d’un enfant sans pour autant passer à l’acte) et de personnages empreint d’une touchante sincérité, Sérotonine est avant tout le constat d’un échec, celui de nos vies, mais dépourvu de toute gravité. Après tout qu’importe, notre passage ici-bas est suffisamment court pour ne pas en faire toute une histoire s’il est raté.