jeudi 16 février 2017

A Cure for Life

On peut reprocher beaucoup de chose à Gore Verbinski, mais certainement pas sa générosité. Une générosité qui frôle la gourmandise lorsqu’il bourre ses blockbusters de scènes d’anthologie (Pirates des Caraïbes, Lone Ranger) et qui sombre aussi parfois dans l’indigestion comme c’est malheureusement le cas pour ce Cure of Life pourtant prometteur. 
Avec son remake plutôt réussi du Ring de Hideo Nakata, le réalisateur a prouvé qu’il savait susciter l’horreur avec une imagerie certes sophistiquée mais néanmoins personnelle (comme en témoigne par exemple le symbole sacrificiel des gros animaux, le cheval dans Le Cercle, le cerf et la vache dans A Cure for Life). Il récidive ici avec une histoire qui mêle malédiction ancestrale au cœur de l’Europe (terre de légende pour nos voisins américains), expériences contre nature et mythe d’immortalité tout en n’oubliant pas au passage de porter un bon coup de griffe à une industrie qui l’a laissé à genoux après l’échec critique et commercial de Lone Ranger. 
SPOILERS Car comment ne pas voir une allégorie revancharde dans cette cure qui extrait un fluide vitale du corps desséché de ces vieux riches qui n’ont eu de cesse toute leur vie durant de pressuriser leurs employés et leurs associés dans une course sans fin au pouvoir et à l’argent ? FIN DES SPOILERS 
Formaliste abouti, Gore Verbinski s’intéresse finalement davantage à la façon d’illustrer son histoire qu’à l’intrigue elle-même qu’il étire inutilement pendant toute la seconde partie du film. Jouant sur les formes (le cercle, justement, revient régulièrement avec le bassin autour duquel tourne Hanna, l’œil de la mère de Lockhart) et les scènes les plus surréalistes (le cerf qui déambule dans le sanatorium), le réalisateur arrive en quelques plans à imposer une vision dérangeante en citant, volontairement ou non, nombre de films passés. La ressemblance troublante entre Dane DeHaan et Leonardo DiCaprio jeune ainsi que l’atmosphère onirique du film renvoie en effet au Shutter Island de Scorsese, mais le réalisateur puise surtout aux racines du cinéma d’épouvante européen en invoquant aussi bien le monstre de Frankenstein que le Fantôme de l’Opéra. 
Il en résulte une immersion progressive dans un monde inquiétant où le spectateur perd pied en même temps que Lockhart et n’arrive bientôt plus à démêler le vrai du faux, le fantasme du réel. Malheureusement, le film se perd dans une seconde partie qui étire interminablement une intrigue qui se complexifie et s’étiole au fil des minutes pour aboutir enfin à un final libérateur qui aurait dû arriver une heure plus tôt. 
Indécrottable batteur de foire, Gore Verbinski en fait trop et c’est d’autant plus dommage qu’il montre une vraie capacité à instaurer un sentiment de peur et de danger, à marcher sur le fil ténu qui sépare le rêve du cauchemar, la folie de la raison. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.

dimanche 5 février 2017

Soumission

Le dernier livre de Michel Houellebecq ressemble à un rendez-vous raté. 
Rendez-vous raté avec la polémique sensée entourer la parution du livre (Soumission semble même programmée pour cela) et occultée par les attentats qui éclatèrent le même jour contre Charlie Hebdo. 
Rendez-vous raté avec son sujet, la prise du pouvoir de façon démocratique en France par un président musulman. Car sous couvert d’une fausse admiration, l’auteur dresse le portrait à charge d’un courant politique tentaculaire et misogyne qui impose ses traditions séculaires à des français résignés ou vendus aux pétrodollars des émirats arabes. 
A cheval entre une étrange fascination pour les thèses pour le moins discutables du mouvement identitaire et une peur jamais totalement assumée d’un courant islamique qui investit l’espace politique, Michel Houellebecq semble plus à son aise pour décrire le parcours cafardeux de François, un professeur de littérature parisien spécialiste de Huysmans, que pour aborder de front le sujet politique de son livre. 
On est loin de la puissance nihiliste et cynique de Plateforme qui reste à ce jour son œuvre phare. Soumission de Michel Houellebecq chez Flammarion

lundi 16 janvier 2017

Chanson douce

Ce sont d’abord deux pages qui claquent à la figure comme un coup de fouet. Et puis doucement, par petites touches, Leila Slimani déroule le portrait en creux de personnages qui nous ressemblent de près ou de loin, et nous tend le miroir impitoyable de nos propres existences. 
Dans un style à la fois épuré et envoutant, elle égrène le temps qui passe avec son florilège de renoncements, tous ces rêves laissés sur le bord du chemin qui au final constituent une vie. On ne parlera pas de lutte des classes malgré les différences sociales des différents personnages car voilà belle lurette que plus personne ne se bat pour une cause collective. On essaie de vivre à défaut de mieux, on se débat avec nos contradictions et nos éclairs de lucidité pour au final toucher du bout des doigts un bonheur que l’on sait fugace. 
En faisant planer l’ombre de la mort sur son histoire dès les premières pages, l’auteur assume avec une lucidité glaciale le récit presque clinique d’une inexorable descente vers les affres de la folie, comme unique échappatoire d’une vie trop lourde à porter. 
Chanson douce de Leila Slimani chez Gallimard

Manchester by the sea

Manchester by the sea c’est avant tout l’histoire d’un incendie. Un feu qui dévaste des vies entières et qui brûle de l’intérieur un homme désormais incapable d’éprouver le moindre sentiment. 
Cet homme, Lee Chandler ne peut plus afficher ce masque de sociabilité qui nous permet de discuter avec le premier venu, de partager sa nuit avec une inconnue croisée dans un bar ou de supporter le regard chargé de reproche d’une communauté qui se fait juge malgré elle. Alors il part et se réfugie dans un travail alimentaire, se cloitre dans un mutisme seulement fissuré par des accès des violences incontrôlables et une douleur tellement intense qu’elle ne s’exprime plus par des mots. Jusqu’à ce qu’une autre disparition le rappelle bien malgré lui vers son passé et le force à prendre ses responsabilités. 
Outre son impeccable interprétation et sa direction d’acteur au cordeau, la principale qualité de Manchester by the sea réside dans le temps que prend le réalisateur pour développer son histoire. Loin de la frénésie de la plupart des productions actuelles, Kenneth Lonergan cale son récit sur les paysages enneigés du Massachusetts, les corps fatigués et les visages fouettés par le vent du marge de ses protagonistes chahutés par une vie de labeur. 
Tour à tour dramatique et mélancolique, poignant et taciturne, le film impose peu à peu son rythme et déroule une histoire à hauteur d’homme, sans pathos inutile ni héroïsme grandiloquent, et surtout sans porter de jugement sur ses personnages. Par petites touches et autant de scène mémorables (le malaise palpable lorsque Lee arrive dans l’hôpital où se trouve hospitalisé son frère, les trois petits cadres qui l’accompagnent dans ses déménagements, le face à face de Lee et Randi lorsque le silence fait place à un déferlement d’émotions), le réalisateur dresse le portrait d’un homme ravagé par son passé, d’une communauté ouvrière traumatisée par un drame absurde et nous fait ressentir avec acuité le poids du temps qui passe et qui n’efface rien.

jeudi 15 décembre 2016

Premier contact

Une fois de plus Denis Villeneuve frappe là où on ne l’attend pas. 
Janvier 2011, Incendies. A travers une fable guerrière qui reprend en toile de fond un conflit israélo palestinien à peine fantasmé, le réalisateur nous prend par surprise avec un drame familial poignant et un dénouement qui restera longtemps gravé dans la mémoire des spectateurs. 
Décembre 2016, Premier contact. Le film présenté comme une histoire de science-fiction ne prend son véritable sens qu’à travers le récit intimiste d’une mère de famille confronté au pire drame que l’on puisse imaginer. 
Car oui, si l’on suit pendant une heure quarante-cinq avec un certain intérêt l’arrivée de ces extraterrestres sur terre, et les bouleversements à l’échelle mondiale qu’ils provoquent, force est de constater que le film ne décolle véritablement que lors du dernier quart d’heure. 
Porté par de solides interprètes et une réalisation sans faille, l’intrigue qui se déroule autour de Louise Banks pour éviter que le monde ne sombre dans le chaos d’une guerre mondiale, le message pacifique porté par les visiteurs et l’esthétique même de ces créatures et de leurs vaisseaux suscitent au mieux une vraie curiosité, au pire une sensation de déjà vue si l’on se remémore Abyss qui traite d’un sujet similaire avec plus d’émotions, d’empathie pour les personnages et de tension pour le spectateur. On sent bien tout au long du film la volonté du réalisateur de semer des indices comme autant de petites pierres sensées nous guider vers le dénouement final. Le prénom de la fille de Louise, Hannah, qui se lit dans les deux sens, l’écriture des extraterrestres en formes de cercles, tout concourt à nous orienter vers cette notion au début diffuse de boucle temporelle, d’inéluctabilité des évènements à venir. Et c’est alors que petit à petit les pièces du puzzle se mettent en place. 
Il suffit d’une dizaine de minutes au réalisateur pour faire basculer son film vers une autre dimension. On passe de l’infiniment grand (l’espace, la Terre) à l’intime (la famille) avec une émotion décuplée. En posant à Louise, et par ricochet au spectateur que nous sommes, une question d’une infinie douleur, et en proposant deux points de vues différents en guise de réponse (celui de Louise et celui de Ian), Denis Villeneuve touche une fois de plus au sublime. D’une soit disant fresque science fictionnel somme toute assez balisée, il passe en quelques minutes à un condensé d’émotions qui clôt le film sur une note d’une intensité dramatique rarement égalée. 
Premier contact nous ramène à l’essentiel, l’amour filial et le sens d’une vie, aussi courte soit elle. Une fois encore, chapeau bas monsieur Villeneuve.

dimanche 11 décembre 2016

Vaiana, la légende du bout du monde

Alors que les studios Disney reculent chaque jour davantage les limites en termes d’animations qui se veulent, à juste titre, toujours plus belles et impressionnantes, ils ne sont pas à l’abri d’une panne d’inspiration concernant les thèmes et le traitement de leurs histoires qui ont parfois du mal à se renouveler. Vaiana en est le plus récent exemple et pas le moins décevant.
Reprenant à son compte la culture et les légendes des peuples d’Océanie, les spectaculaires paysages de ces îles paradisiaques, ce nouveau film d’animation met en scène une jeune fille intrépide et rebelle, fille d’un chef et qui n’aura de cesse de s’élever contre les traditions ancestrales de son peuple pour sauver son île et se trouver elle-même. Il flotte comme une impression de déjà vu ? Rien de plus normal car Vaiana reprend des ingrédients mille fois exploités auparavant et, chose plus grave, les scénaristes semblent s’enfermer eux même dans une impasse qu’ils n’ont eu de cesse de construire au cours des vingt dernières années. 
Prenons par exemple, le personnage de l’animal secondaire sensé aider l’héroïne dans sa quête et apporter les ressorts comiques à l’histoire (l’une des marques de fabrique de la firme) se réduit ici à un coq abruti inexpressif dont les running gags n’amusent plus vraiment au bout de la deux ou troisième fois, alors que le cochon au potentiel beaucoup plus intéressant reste à quai. Autre symptôme de ce passage à vide, le second degré et les clins d’œil qui desservent le film plus qu’ils ne le mettent en abîme. Ainsi, le demi -dieu Maui déclare à Vaiana qu’il va la frapper si elle se met à chanter, hors l’un des plus gros handicaps du film reste justement cette surabondance de chansons toutes plus pénibles les unes que les autres. 
On a l’impression que la mécanique tourne à vide et que personne ne tient la barre alors que le film enchaine presque mécaniquement les séquences chantées, émotives, chantées, effrayantes, chantées, comiques, chantées,… C’est d’autant plus dommage que le voyage de Vaiana regorge de moments de bravoure (l’attaque des pirates, les titans, le crabe géant) et que l’héroïne, malgré le poids des stéréotypes, reste attachante. 
Loin des grands classiques du genre, Vaiana se borne à être un spectacle impressionnant mais un peu vain, très éloigné de la Reine des Neiges pour ne citer que la plus récente réussite de Disney qui, malgré l’emballage marketing, se posait comme un conte en tous points dignes du niveau d’excellence du studio.

mercredi 16 novembre 2016

Tu ne tueras point

Il y a l’homme tiraillé par ses zones d’ombre, ses vieux démons et sa ferveur catholique, l’acteur charismatique et le réalisateur incroyablement doué et honteusement sous-estimé. Avec Hacksaw Ridge, Mel Gibson ajoute un jalon de plus à une filmographie qui devient de plus en plus exemplaire et indissociable de ses propres obsessions au fil du temps. 
Fidèle à ses thèmes de prédilection que sont la religion catholique et la souffrance (physique et morale), le réalisateur met en scène l’histoire vraie de Desmond, un jeune américain fervent religieux qui s’engage dans l’armée comme infirmier mais refuse de tenir une arme. Et c’est bien à un véritable chemin de croix que nous assistons, depuis son entrainement jusqu’à l’enfer de la bataille d’Okinawa, Desmond sera soumis à la tentation de tourner le dos à ses convictions par amour pour sa femme, il souffrira dans sa chair et son âme et dans un plan final quasi mystique, accédera à la grâce sans avoir renoncé une seule seconde à ses convictions. 
Présenté comme cela, Tu ne tueras point a tout pour rebuter le spectateur le plus ouvert. Ouvertement religieux, le personnage principal interprété par Andrew Garfield se présente de prime abord comme un garçon gentil, un peu niais et têtu. L’histoire glorifie la non-violence au nom d’un idéal religieux que l’on est en droit de trouver naïf. Le réalisateur creuse encore davantage un sillon déjà bien entamé avec Braveheart, Apocalypto et surtout la Passion du Christ. Alors oui, on pourrait y aller à reculons. Et pourtant la magie opère. 
Tu ne tueras point est un film majeur, captivant de bout en bout, dirigé de main de maitre par un réalisateur en pleine possession de ses moyens et un directeur d’acteur hors pair. Car l’une des plus grandes réussites du film est sans conteste son casting, impeccable de bout en bout. Vince Vaughn est né pour ce rôle de sergent instructeur que n’aurait pas renié le Stanley Kubrick de Full Metal Jacket. Sam Worthington campe un capitaine plus vrai que nature avec une douceur qui cache une autorité jamais démentie par ses hommes. Hugo Weaving hérite peut être du plus beau rôle du film, un père alcoolique et traumatisé par une guerre qui lui ravit ses fils et qu’il habite avec une pudeur et une retenue rarement vues à l’écran. Sans oublier Teresa Palmer, Rachel Griffiths, Luke Bracey et tous les autres. Mel Gibson a eu l’intelligence de s’entourer de comédiens hors pairs qui participent à la cohésion d’un film choral d’une lisibilité exemplaire. 
Alors que l’histoire enchaine les passages obligés (l’enfance, la relation amoureuse, l’entrainement militaire) avant de nous plonger dans l’enfer de la guerre, chaque partie s’avère non seulement passionnante mais déterminante dans la construction de l’homme que va devenir Desmond. Aussi à l’aise dans la légèreté (les passages comiques sont nombreux) que l’action pure (les assauts contre les japonais renvoient directement à la sauvagerie mais également la maitrise de la scène d’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan), Mel Gibson ne choisit évidemment pas cette histoire au hasard. Il met en scène un homme de conviction qui connait l’enfer et interroge son dieu pour mieux renaitre de ses cendres, porté par sa foi religieuse. Le parallèle serait tentant entre ce jeune soldat et le réalisateur. On se contentera de saluer l’un des meilleurs films de l’année, tout simplement.