samedi 10 février 2024

Amelia’s Children

Si on ne pense pas forcément au Portugal quand on évoque le cinéma fantastique européen, le nouveau film du réalisateur Gabriel Abrantes s’est néanmoins fait remarquer au trente et unième festival de Gerardmer en remportant le prix du jury exæquo avec le franco-belge En attendant la nuit.
Et c’est bien dans la grande tradition des films horrifiques les plus classiques (demeure mystérieuse, malédiction familiale, sorcellerie, villageois hostiles) que se situe cette plongée en enfer pour Ed, jeune new-yorkais orphelin depuis sa naissance lorsqu’il découvre sa nouvelle famille au fin fond du Portugal. Après l’émoi des retrouvailles, sa petite amie Ryley commence à trouver sa nouvelle belle mère et son beau frère vraiment flippants. Et pour cause. 
S’il utilise toutes les ficelles des codes horrifiques, Gabriel Abrantes n’en oublie pas moins d’instiller une bonne dose de perversion dans cette histoire de quête de jeunesse éternelle sur fond d’inceste et de sacrifice d’enfant. 
Pression psychologique avec une montée en tension efficace et horreur physique lorsque l’on découvre cette figure maternelle défigurée par la chirurgie esthétique (le pendant moderne et sarcastique des sacrifices de vierges pour rester éternellement jeune), Amelia’s Children joue surtout avec une inversion des rôles pour prendre le spectateur à contre-pied. Témoin cette scène d’introduction où le véritable danger ne vient pas forcément de là où on l’attend, et le duo Ed et Ryley dont les stéréotypes masculins et féminins s’inversent continuellement (Ed est sujet à des crises de panique et passe son temps à être secouru tandis que sa fiancée endosse le rôle de l’héroïne qui pète des genoux à coups de marteau). 
Malgré un déroulé un tant soit peu prévisible, une réalisation convenue et quelques zones d’ombres dans le scénario, Amelia’s Children n’en demeure pas moins un film d’angoisse efficace qui explore avec une certaine impertinence les sentiers battus d’un genre horrifique qui ne demande qu’à se renouveler.

samedi 3 février 2024

Iron Claw

Il n’y a pas de malédiction mais une terrible tragédie, celle des frères Von Erich, catcheurs de père en fils soumis au joug d’un patriarche autoritaire et frustré qui voit en sa descendance la dernière occasion de ramener la ceinture du championnat du monde à la maison. 

Car The Iron Claw, la griffe de fer, c’est à la fois la prise emblématique de cette fratrie sur le ring que la mainmise d’un père toxique dont la soif de revanche sur une vie sans concession les conduira tous à leur perte. 

Pour incarner ce concentré d’histoire américaine, Sean Durkin met en scène des corps huilés et musclés à outrance offerts à des spectateurs avides de personnages iconique, des corps que l’on pousse dans leurs derniers retranchements et qui cassent en premier. Maladie, accident, perforation, fracture, ce sont bien les corps qui demandent grâce, juste avant que l’esprit ne bascule à son tour à la recherche d’un havre de paix qu’il ne trouvera que dans la mort. 

Réussite à tout prix, religion aveugle et armes à feu, The Iron Claw résume à lui seul tout un pan de la culture américaine dans ce qu’elle a de moins reluisant. Entre l’aveuglement d’une mère et l’acharnement d’un père, le film déroule son implacable trame avec une constante tension sous-jacente jusqu’à ce que le vernis finisse par craquer. 

Remarquable de maitrise et de retenue, la réalisation de Sean Durkin s’attache au plus près à ses personnages, les faibles comme les forts, des plus odieux aux plus touchants sans jamais tomber dans le pathos excessif ou l’apitoiement facile. 

Il n’y a pas de malédiction mais une masculinité toxique, un culte de l’effort poussé à son paroxysme et pour finir un dernier plan lumineux sur la famille de celui qui aura su briser le cercle et inculquer d’autres valeurs à ses propres enfants.

samedi 20 janvier 2024

Godzilla Minus One

En 1947 le Japon se remet difficilement d’un double traumatisme. L’impact de deux bombes nucléaires sur les villes de Hiroshima et Nagasaki et la honte nationale d’une reddition qui met fin à la Seconde Guerre Mondiale. Sans compter une tutelle américaine humiliante qui interdit au pays toute défense armée et qui, contrairement à l’Allemagne, l’empêchera de tourner durablement l’une des pages les plus sombres de son histoire. 
Ces deux blessures béantes sont symbolisées dans ce nouvel opus du plus célèbre des Kaijū par les deux personnages principaux. Le premier est Koichi, un kamikaze hanté par une double trahison lorsqu’il refuse de se suicider aux commandes de son avion et quand il fuit un premier affrontement avec Godzilla, laissant ses mécaniciens se faire massacrer sous ses yeux sans intervenir. 
Allégorie de la société japonaise telle qu’elle se perçoit au lendemain de la guerre et incarnation de l’humiliation d’un pays entier mais aussi d’une certaine forme de résistance en refusant son rôle de kamikaze, Koichi ne pourra aller de l’avant et continuer à vivre qu’en se rachetant en affrontant l’autre face de ce double traumatisme, Godzilla en personne, gigantesque monstre incarnant à la fois la puissance et la terreur du nucléaire, créature tout droit sortie de la mer à la fois nourricière et source de toutes les menaces quand on vit sur une île. 
Ancré dans son époque, l’immédiat après-guerre, et volontiers critique vis-à-vis du gouvernement japonais et des institutions, Godzilla Minus One allie drame intimiste autour de la cellule familiale tour à tour détruite et reconstruite et des scènes de destruction massives caractéristiques de la saga. Des batailles maritimes aux affrontements terrestres, le nouveau film de Takashi Yamazaki fait la part belle à une créature plus iconique que jamais et parfaitement terrifiante dans son potentiel de destruction aveugle. 
Si le film aurait gagné à écourter certaines scènes plus intimistes autour de son personnage principal Koichi et de son trauma, il n’en reste pas moins un épisode majeur de l’une des franchises les plus emblématiques de l’histoire récente d’un pays entier.

vendredi 29 décembre 2023

Vermines

Entre franches réussites (Le règne animal, Mars Express) et incident de parcours (Acide), le cinéma de genre français continue cette année encore d’afficher une santé de fer et des ambitions à la hauteur de ses talents. 

S’il ne révolutionne pas le genre et n’arrive pas à renouveler l’impact émotionnel de la très nihiliste et éprouvante Tour de Guillaume Nicloux, Vermines se pose en honnête représentant du genre, soucieux d’offrir un spectacle sincère et foncièrement efficace. 

Alors que dans le film de Guillaume Nicloux les habitants d’un immeuble de banlieue confrontés à une menace extérieure cherchent à s’organiser pour survivre dans leur tour, c’est sur un principe inverse que s’organise le long métrage de Sébastien Vaniček. Face à un ennemi de l’intérieur, les protagonistes de Vermines n’auront de cesse d’essayer de fuir leur immeuble, et métaphoriquement leur condition sociale incarnée par la cité, pour échapper à une invasion d’araignées très vénères. 

Une fois passé l’immersion dans une communauté exubérante au vocabulaire fleuri où les invectives sont la base de tout dialogue (le personnage principal, Kaleb incarné à l’écran par Théo Christine, ne semble pas savoir s’exprimer autrement qu’en criant), on commence à s’attacher aux personnages et donc au sort qui leur sera réservé. 

S’ensuit alors un jeu de massacre et d’infiltration où de vilaines bestioles de plus en plus imposantes et agressives investissent les recoins d’un immeuble qui tombe en ruine et traquent ses habitants considérés comme une menace potentielle. Étonnement avare en effets gores, Vermines adopte le point de vue de ses protagonistes, les habitants d’une cité qui coexistent, se supportent ou s’entraident dans un mélange des cultures et une précarité sociale jamais éludés. 

Malgré un personnage central un peu caricatural dans sa propension à n’exprimer sa relation aux autres qu’au travers d’une colère permanente, Vermines emprunte les chemins balisés du film d’invasion de vilaines bébêtes en le transposant dans une cité de banlieue avec sincérité et réussite et en évitant de justesse un sous texte social trop appuyé. Sébastien Vaniček est à coup sur un réalisateur à suivre de prés.

mercredi 20 décembre 2023

Les Trois Mousquetaires : Milady

Les Trois Mousquetaires, non pas 20 ans mais un an après le premier opus centré sur le personnage de D’Artagnan interprété par François Civil. Suite et peut être pas fin des aventures de ces soldats d’élite du roi qui vont tout faire pour démasquer le complot visant à assassiner Louis XIII (Louis Garrel délicieusement pince sans rire), contre carrer les plans de la machiavélique Milady (Eva Green, plus fatale que jamais), sauver Constance Bonacieux (Lyna Khoudri toute en douceur et en innocence) et empêcher les Anglais de débarquer à La Rochelle, tout cela en moins de deux heures et avec panache. 
Plus sombre mais tout aussi réjouissant que le premier épisode, ce nouvel opus fait enfin la part belle au personnage fascinant de Milady entre plans retours et destin tragique, et déploie de louables efforts pour respecter le goût du roman feuilleton cher à Alexandre Dumas (la fin pour le moins ouverte en est le plus bel exemple). 
Volontiers épique, porté par des dialogues réjouissants et une réalisation qui, si elle ne sort guère des sentiers balisés de la reconstitution historique, ne lésine jamais sur les moyens, ce Milady fait une fois de plus la part belle au truculent Porthos, à l’austère Aramis, et au torturé Athos au travers de dialogues savoureux et de quelques passes d’armes mémorables. 
Plombé une fois de plus par des scènes de combat difficilement lisibles, à l’exception du dernier duel entre D’Artagnan et Milady dans un bâtiment en feu, ces Trois Mousquetaires, s’ils ne révolutionnent pas le genre, nous offrent un spectacle généreux porté par une distribution solide, des personnages savoureux et des dialogues qui font mouche. On aurait tort de bouder son plaisir.

 

jeudi 30 novembre 2023

Thanksgiving

Le gore c’est bien, le gore avec un scénario malin et des personnages bien écrits c’est encore mieux. 

Pour accompagner la sortie du double programme Grindhouse (Boulevard de la Mort et Planète Terreur) de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez en 2007, une poignée de réalisateurs se prêtent à l’exercice des fausses bandes annonces dont fait partie Thanksgiving, exercice tellement réjouissant que deux d’entre elles, Machete de Robert Rodriguez et Hobo with a Shotgun de Jason Eisener, seront développées en longs métrages foutraques, excessifs, violents, déjantés et donc forcément sympathiques. 

De cette expérience Eli Roth n’a conservé que le gore qui, s’il représente un ingrédient indispensable à l’esprit frondeur de ces films d’exploitations, n'en reste pas pour autant suffisant à produire un bon film. 

A partir d’un concept déjà vu mille fois, le réalisateur déroule un récit convenu, on devine l’identité du tueur par élimination dés le dernier tiers du film, où déambulent des personnages tellement caricaturaux, convenus et antipathiques que l’on guette avec une impatience un peu coupable leur élimination prochaine. 

Et c’est bien là l’intérêt principal du film, une généreuse inventivité dans la mise à mort de protagonistes qui semblent attendre leur tour tout au long d’une enquête qui piétine (et pour cause…), et une abondance d’effets gore qui viennent à peine masquer la paresse de la réalisation. 

S’il ne marquera pas les annales du slasher déjà bien pourvu en nanars de toutes sortes, Thanksgiving se laisse regarder d’un œil distrait, sauvé du néant par une scène d’ouverture bien méchante où le délire consumériste vient supplanter la cruauté du tueur en devenir. 

Divertissant dans ses excès et son mauvais goût assumé mais paresseux dans son écriture et la caractérisation de ses personnages, Thanksgiving n’aura jamais autant tenu ses promesses que sous forme de bande annonce Grindhouse.

mardi 28 novembre 2023

Napoléon

Derrière chaque grand homme se cache une femme. C’est sans aucun doute cette maxime qu’avait en tête Ridley Scott quand il filma son Napoléon en amoureux transi d’une Joséphine de Beauharnais qu’il épousera et répudiera tout aussi soudainement au nom de l’intérêt supérieur, celui de la France et surtout de sa légende. 

Car c’est bien un homme enivré de son propre destin que nous décrit le réalisateur des Duellistes, tour à tour visionnaire dans sa volonté grandiloquente d’unir les pays d’Europe sous une même bannière, la sienne, d’une froideur inhumaine quand il fait tirer au canon sur la foule parisienne, tacticien hors pair quand il tient tête aux anglais, aux russes et aux prussiens sur les champs de bataille et faible et geignard devant les femmes qu’il ne peut soumettre, sa mère et sa première épouse. 

Étonnamment centré sur les relations maritales de l’empereur et son rapport ambigu de domination-soumission avec Joséphine, le film de Ridley Scott fait l’impasse sur bon nombre d’évènements majeurs malgré une durée raisonnable de plus de deux heures trente. Ainsi, la retraite de Russie pourtant fondatrice dans le déclin militaire et politique de Bonaparte est elle passée sous silence et la plupart des batailles, pour impressionnantes et maitrisées qu’elles soient, ne laissent qu’entre-apercevoir l’horreur et l’ampleur des massacres perpétués. 

Si l’ont est loin de la maitrise narrative du Dernier Duel, Napoléon n’en reste pas moins un formidable concentré d’histoire qui nous replonge dés les premières minutes au cœur de la Terreur et des heures les plus noires de la Révolution française, sur le terreau de laquelle un officier corse ambitieux allait habilement manœuvrer pour accéder au pouvoir absolu. 

La volonté du réalisateur de démystifier celui qui envoya plus de trois millions de soldats à la mort pour servir sa soif de pouvoir est louable, mais on ne peut que rêver en imaginant une version plus longue dont le montage servirait l’ambition du projet et dont la démesure serait à la hauteur de son sujet.