dimanche 19 avril 2026

Plus fort que moi

Quoi de mieux, d’un point de vue purement scénaristique, qu’une maladie dont l’une des manifestations, même si elle ne concerne qu’une infime partie des malades atteints du syndrome de Gilles de la Tourette, consiste à lâcher aux moments les moins opportuns les pires injures sans aucun filtre moral ? 
Et qui de plus doués que les Britanniques pour mettre en image un drame social teinté d’humour absurde oscillant constamment entre rires et larmes ? 
La rencontre entre le réalisateur Kirk Jones et l’histoire authentique de John Davidson qui, dans les années 1980, grandit avec une maladie socialement handicapante que personne ne connait encore et qui va au fil des années devenir le porte-parole des malades auprès des autorités de toutes sortes engendre ce que les comédies dramatiques anglaises font le mieux, un drame ancré dans une réalité sociale et une époque, traversé d’éclats de rires, de situations gênantes et d’une douleur d’autant plus profonde qu’elle reste incomprise pendant des dizaines d’années. 
Porté par un formidable Robert Aramayo entouré d’une floppée de solides interprètes, Plus fort que moi, s’il ne fait que survoler les ressorts d’une maladie complexe pour en exploiter les syndromes les plus spectaculaires, n’en reste pas moins un film salvateur, constamment sous tension dans l’attente d’une explosion verbale ou physique tantôt comique tantôt dramatique, qui nous promène d’une émotion à l’autre tout au long de cette vie hors normes d’un homme sommes toute ordinaire.

samedi 18 avril 2026

Good Luck Have Fun Don't Die

Trop, c’est le premier adverbe qui vient à l’esprit pour qualifier le nouveau film de Gore Verbinski. Trop foutraque, trop long, trop de références, trop perché. Et c’est justement de ce trop plein que nait une irrépressible sympathie pour un long métrage débordant de générosité, d’inventivité, de prises de position et de plaisir à l’état pur. 
Dans le viseur du réalisateur, les écrans dans ce qu’ils ont de plus aliénants. Réalité virtuelle, téléphones portables, intelligence artificielle, tout y passe pour dénoncer les dérives d’une société sous anesthésie préparant dans le confort d’un déni assumé des lendemains qui déchantent. 
Mais plutôt que d’opter pour le discours réactionnaire d’un boomer acariâtre, Gore Verbinski choisit de combattre le mal par le mal et d’utiliser cette même technologie pour illustrer son propos souvent décousu mais d’une clarté jamais démentie. 
Effets numériques et images de synthèses participent à un final complétement barré convoquant, entre autres totems, l’imagerie apocalyptique d’Akira. Des références de ce type, le film en est pétri et s’en nourrit en toute conscience, puisant aux sources de Terminator, Matrix, Un jour sans fin, Everything Everywhere All at Once et même Delicatessen des franchies Caro et Jeunet lors d’une scène d’amour elliptique figurée par les ressorts d’un sommier qui grince. 
L’histoire, entrecoupée de flash-backs tout droit sortis de Black Mirror dont le premier segment mettant en scène un couple de professeurs dans une école américaine vaut son pesant d’or, est portée par une distribution parfaite dominée par un Sam Rockwell constamment sur le fil et une Juno Temple en parfait sosie de la Winona Ryder de Stranger Things. 
Oscillant constamment entre oracle science-fictionnel, comédie pure, politique fiction et action débridée, Good Luck Have Fun Don't Die pourrait se résumer à un formidable doigt d’honneur face à la facilité avec laquelle nous cédons du terrain aux écrans. 
Loin de pourfendre la technologie en tant que telle (l’objectif de l’homme venu du futur n’est pas tant de détruire l’IA que de lui imposer des règles), le réalisateur fustige l’utilisation que nous en faisons, cet endormissement intellectuel aux conséquences encore imprévisibles comme l’étaient les alertes sur le réchauffement climatiques vingt ans plus tôt. 
Lucide quant à l’issu d’un combat perdu d’avance (?) comme le montre un final au pessimisme en demi-teinte, Gore Verbinski assume en ce sens un esprit punk salutaire et revigorant. Le bateau coule, nous en sommes tous responsables mais on continue de ramer, envers et contre tout.

 

samedi 11 avril 2026

Wedding Nightmare : deuxième partie

Hasard du calendrier ou flemme des scénaristes, la suite directe du Wedding Nightmare de 2019 sort à quelques semaines d’intervalle du film de Kirill Sokolov They will kill you avec lequel il présente plus d’une similarité. 
Une héroïne badass obligée d’affronter contre son gré une secte d’adorateurs du démon, l’irruption d’un sœur abandonnée quelques années plus tôt, un lieu clos dont il faut s’évader, un mélange de gore débridé et de comédie horrifique, et enfin des seconds rôles emblématiques, Heather Graham et Patricia Arquette pour They will kill you, Sarah Michelle Gellar, Elijah Wood et David Cronenberg qui semblent s’amuser comme des fous pour Wedding Nightmare : deuxième partie. 
Mais là où le film de Kirill Sokolov s’enfermait dans une boucle répétitive en massacrant trois ou quatre fois les mêmes protagonistes, Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett réussissent, avec l’introduction du personnage de Faith incarnée par la pétillante Kathryn Newton, à compenser l’effet de surprise du premier épisode et redynamiser ce qui s’apparentait jusqu’alors à une sympathique série B. 
Nous voilà donc repartis aux coté de Grace et de sa sœur pour un réjouissant jeu de massacre face à une communauté de puissants aussi riches et influents que dépravés. Et au-delà d’un jeu d’acteurs en tout point réjouissant, de dialogues qui font mouche (ce qui manquait cruellement à They will kill you) et de mises à mort toujours plus funs (mention spéciale à la machine à laver), les réalisateurs réussissent, par un jeu maitrisé d’écriture et de mise en scène, à faire aussi bien exister chaque membre des différentes familles avec leurs singularités et leurs oppositions, que le couple dysfonctionnel incarné par les sœurs MacCaulley. 
Au terme d’un final apocalyptique directement issu d’un croisement improbable entre les productions Hammer et la trilogie des Mères de Dario Argento, on quitte la salle et Grace le sourire aux lèvres, en se demandant si elle arrivera enfin à fumer tranquillement cette satanée cigarette.  

samedi 4 avril 2026

They will kill you

They will kill you ne mise pas tout sur son scénario, c’est le moins que l’on puisse dire. Tout commence au Virgil, un mystérieux hôtel qui pourrait être l’exact opposé du Continental cher à John Wick. Ici tout est permis pour survivre, c’est ce que va expérimenter Asia Reaves, une jeune femme tout juste sortie de prison à la recherche de sa jeune sœur. 
A partir de là, l’histoire nous est distillée par chapitres mais c’est surtout à un incroyable jeu de massacre que nous convie le réalisateur russe Kirill Sokolov. 
Puisant à de multiples références aussi bien visuelles que contextuelles, de Kill Bill à The Raid en passant par Nuits de cauchemars, They will kill you enchaine les mises à mort brutales et graphiques, la chorégraphie du premier combat entre Asia Reaves et ses agresseurs dans sa chambre est d’ailleurs particulièrement réussie, avant de s’enfermer dans un cycle répétitif du fait même des ennemis que la jeune femme doit affronter. 
Passant assez rapidement du home invasion à la comédie horrifique, puis au délire le plus total, voir à ce sujet la poursuite effrénée entre l’œil de l’infortunée mais coriace Heather Graham et le personnage interprété par Zazie Beetz, They will kill you se clôt dans un foutoir général, un pandémonium sous stéroïde et influence des films de kung-fu où plus rien n’a d’importance, et surtout pas les multiples sévices subis par des protagonistes visiblement invincibles. 
Si le film lorgne vers l’énergie et l’esprit subversif des premiers longs métrages de Peter Jackson et Sam Raimi, il souffre néanmoins d’une pauvreté de dialogues d’autant plus préjudiciable que la plupart des scènes appelaient des punchlines bien badass pour faire mouche. 
Jouissif au dixième degrés, généreux et animé des meilleures intentions, They will kill you finit néanmoins par tourner en rond en nous laissant aussi épuisé que dubitatif devant une telle débauche d’énergie.  

jeudi 19 février 2026

Marty Supreme

S'il y a bien une chose que l’on ne peut pas reprocher à Marty Mauser, c’est de ne pas lâcher l’affaire. 
Jeune juif new-yorkais dans l’Amérique de l’après-guerre, Marty Mauser est convaincu de son destin hors du commun qu’il fera tout pour accomplir. Il aurait pu devenir arnaqueur, gigolo ou bateleur (il sera un peu tout cela à la fois), mais c’est dans une carrière de pongiste professionnel qu’il se lance à corp perdu, faisant fi de tous les obstacles et prêt à tous les sacrifices pour parvenir à ses fins.
S’ensuivent alors neuf mois de la vie de Marty Mauser, le temps d’une grossesse, que l’on pourrait croire filmés en temps réel malgré les deux heures trente du film tellement s’accumulent les péripéties d’un personnage en perpétuel mouvement. 
Car c’est bien ce qui caractérise Marty Mauser incarné par un Timothée Chalamet omniprésent et en totale fusion avec son rôle, cette énergie perpétuelle et débordante, communicative et éreintante d’un homme tour à tour charmeur et agaçant persuadé d’avoir rendez-vous avec l’histoire. 
A la fois comédie, film de sport et d’ascension, chronique d’une Amérique en pleine effervescence après le choc de la deuxième Guerre Mondiale, course contre la montre et portrait d’un homme pressé, le film de Josh Safdie s’offre de surcroit le luxe d’une floppée de seconds rôles que l’on imaginerait plus dans la grande famille de Scorcese que de celle de Woody Allen, parmi lesquels Abel Ferrara s’offre une interprétation qui restera dans les mémoires. 
Il faudra attendre le dernier plan d’une épopée intime vécue à cent à l’heure pour que Marty Mauser se laisse enfin submerger par une vague d’émotion communicative et que les spectateurs reprennent leur souffle. 

 

lundi 16 février 2026

Hamnet

Hamnet est mort, vive Hamlet ! 
Dés les premières images du nouveau film de Chloé Zhao, pourtant empruntes d’une certaine forme d’insouciance et de passion amoureuse, la mort plane et ce trou béant au pied d’une souche où Agnès s’endort innocemment ressemble de plus en plus à une tombe. 
Une mort inéluctable mais nécessaire pour équilibrer un cycle de vie et de création qui ne s’exprimera qu’au bout d’un long chemin parsemé de douleurs et de sacrifices. Celui d’une mère et d’une femme pour sa famille et son mari, celui d’un frère pour sa sœur, celui enfin d’un homme pour son art. 
En entrant dans la vie du plus célèbre des dramaturges anglais par la petite porte, celle de l’intime et de la cellule familiale, la réalisatrice sublime son sujet avec une approche aussi terre à terre (la proximité d’Agnès avec la nature) qu’esthétique (la plupart des plans fixes sont de véritables peintures). Car au-delà de la mise en scène d’une vie supposée de William Shakespeare, c’est bien une célébration de la vie et de la mort que dépeint Chloé Zhao en s’appuyant sur une distribution absolument impeccable, une musique et une photographie qui, loin d’écraser son propos, le hisse au contraire vers des sommets d’émotion.
Donner la vie, à une œuvre ou un enfant, c’est donner la mort dans le même élan et accepter à son corps défendant des sacrifices que l’on mettra parfois des années à comprendre. Mais lorsque vient ce moment lors de la dernière séquence du film, tous les éléments se mettent alors en place pour former le tableau final d’une vie emplie de joies et de douleurs. 
Au décor peint de la scène de théâtre répondent les arbres majestueux de la forêt d’Agnès, le regard que William jette à sa femme avant de quitter la scène renvoie au conte d’Orphée et Eurydice qu’il récitait à sa future femme et ce trou béant au pied de la souche se transforme enfin en porte de sortie pour quitter le spectacle ou la vie tellement les deux se confondent. 
L’émotion qui se dégage alors des comédiens est aussi puissante que fragile et le théâtre redevient le spectacle populaire qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être le temps d’une scène suspendue dans le temps. 
Lent et contemplatif, exigeant et parfois poseur mais d’une maitrise qui force le respect, Hamnet se joue des modes pour nous embarquer dans un voyage sensoriel dont on ne ressort pas indemne.

dimanche 15 février 2026

Send Help

2026 sera décidément l’année des grands retours. Après Christophe Gans et son Retour à Silent Hill voici Sam Raimi échappé de la maison Marvel pour renouer avec un genre qui a lancé sa carrière, la comédie gore et déjanté dont la saga Evil Dead reste l’une des pierres angulaires. 
La trame de Send Help aurait pu servir de scénario à un épisode de Master of Horror tant cette transposition sur une île déserte du rapport de force entre un patron despotique et une employée brillante mais légèrement asociale se prêtait à un traitement resserré et tendu propre aux pires débordements. 
En optant pour des personnages aux comportements excessifs frôlant parfois le burlesque comme l’était déjà l’interprétation déjantée de Ash par un Bruce Campbell en roue libre, le réalisateur prend le parti de la comédie grinçante plutôt que de l’horreur pure. Soit, mais lorsque la confrontation se résume dans la seconde partie du film à une alternance mécanique d’entre-aide, trahison, affrontement, on en vient à compter les points en devinant systématiquement le prochain retournement de situation et en espérant une issue rapide. 
C’est d’autant plus dommage qu’il y a du Misery dans cette prise d’otage qui ne dit pas son nom et ce refus de sortir d’un univers fantasmé où s’enferme une Linda Liddle au comportement de plus en plus trouble. 
Même s’il sacrifie à quelques scènes gores là aussi poussées à leur paroxysme (voire le sanglier monstrueux tout droit sorti de Razorback), Sam Raimi ne retrouve pas l’énergie communicative de ses débuts et se contente d’un face à face attendu, à peine assez méchant pour contenter les fans de la première heure mais pas suffisamment subversif pour honorer le genre horrifique.