samedi 13 juin 2026

Disclosure Day

Les yeux rivés vers le ciel, Steven Spielberg continue de scruter les cieux en quête d’une visite qui pourrait bien bouleverser nos convictions, tant morales que spirituelles.
E.T., Rencontres du troisième type, La Guerre des mondes ou Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, le réalisateur n’a eu de cesse sa carrière durant de s’interroger sur les conséquences qu’aurait un contact avec une entité extra-terrestre. Disclosure Day en fait son sujet principal, embrassant la thèse de la créature de Roswell et du thriller parano façon X-Files pour poser les bases d’une révélation qui pourrait peut être sauver un monde au bord du gouffre. 
La solution ? L’empathie que nous porterons à ces êtres venus d’ailleurs et à nos semblables. Dit ainsi le thème du film a de quoi faire sourire les plus cyniques d’entre nous, mais c’est sans compter le savoir faire et la sincérité d’un cinéaste hors du commun qui en a fait son cheval de bataille tout au long de sa filmographie. 
Alternant les scènes d’actions millimétrées (la poursuite en voiture s’achevant contre un train lancé à pleine vitesse) ou les face à face sous tension (le duel psychique entre Jane et Noah dans la ferme isolée), le réalisateur n’en oublie pas moins sa propre introspection lorsqu’il reconstitue, par l’intermédiaire du personnage d’Hugo, la maison familiale de Margaret afin de la replonger dans ses souvenirs d’enfance. Ce décor factice d’un pavillon de banlieue américaine n’en demeure pas moins l’un de ses terrains de jeu favori lorsqu’il se place à hauteur d’enfant pour en explorer toute sa richesse et sa complexité. 
Malgré une baisse de rythme dans sa seconde partie, le film aurait gagné à être raccourci de quinze bonnes minutes, et le choix discutable de Colin Firth pour incarner le grand méchant, Disclosure Day reste un spectacle sincère préférant miser sur le jeu des acteurs, la précision de la mise en scène et la puissance discrète du score de John Williams plutôt que la démesure des effets spéciaux pour porter un message d’espoir que l’on pourra trouver naïf mais qui n’en reste pas moins courageux dans le contexte actuel.

The Furious

Ong-bak en 2003 puis The Raid 1 et 2 en 2011 et 2014 avaient, chacun à leur manière, durablement marqué le cinéma d’action asiatique en renouvelant le genre avec une violence débridée et une chorégraphie des combats jusqu’à lors peu courante sur grand écran. Et voici que débarque The Furious du japonais et ancien cascadeur Kenji Tanigaki avec son scénario aussi épais qu’une feuille de papier à cigarette, son envie d’en découdre et sa générosité sans borne. 
Car sous couvert d’une vengeance croisée, du sauvetage d’une enfant et de la mise à mal d’un réseau pédophile, c’est bien de baston pure et dure dont il est question. 
Porté par une pléiade d’artistes martiaux parmi lesquels nous retrouvons l’inoxydable Yayan Ruhian déjà présent dans The Raid 1 et 2 mais également The night comes for us et John Wick Parabellum (excusez du peu), The Furious déroule avec une précision de métronome ses morceaux de bravoure dont l’objectif principal semble être de trouver le moyen le plus incongru de fracasser la tête de son adversaire. Masse, arc, marteau mais également échelle ou vélo, tout y passe dans un déluge de coups et de corps enchevêtrés. 
Moins frontal que The Raid dans sa violence, The Furious mise avant tout sur l’originalité de ses combats avec un côté cartoon (l’affrontement final par bicyclettes interposées, le doigt croqué ou le chauve indestructible) sans pour autant épargner des cascadeurs et des combattants dont la longévité dans l’arène force le respect.
Efficacement mené et incarné par des personnages marquants, The Furious fait preuve d’une générosité et d’une maitrise des scènes martiales qui force le respect et le place d’emblée dans le panthéon des films références en déboitage de mâchoires.

samedi 6 juin 2026

Saccharine

Etudiante en médecine mal dans sa peau, Hana est tiraillée par des injonctions permanentes à la minceur, aux canons de beauté et une attirance trouble pour sa prof de gym. Elle met ce malaise sur le compte de quelques kilos en trop qu’une pilule miracle conseillée par une amie a tôt fait de faire fondre comme neige au soleil. 
Lorsqu’elle découvre que le principe actif n’est rien d’autre que de la cendre humaine, Hana réalise aussi qu’entre les cadavres mis à leur disposition pour leurs exercices de dissection et le four crématoire de l’école, elle possède tout ce qu’il faut pour se fabriquer ses propres remèdes aux kilos non désirés. Jusqu’à ce qu’une présence mystérieuse commence à la hanter et bascule son quotidien dans un cauchemar éveillé. 
Plus proche du film de fantôme que du body horror, Saccharine creuse la voie thématique ouverte par The Substance de Coralie Fargeat tout en se réclamant sans le dire de la filiation direct du It Follow de David Robert Mitchell. De solides modèles donc pour un film qui aspire pourtant à trouver sa propre personnalité avec une économie de moyen qui n’entrave en rien sa singularité. 
Un poil trop long dans sa première partie, Saccharine entremêle une imagerie organique et alimentaire pour servir un discours parfois labyrinthique sur le dictat de la minceur, les addictions alimentaires et les liens étroits entre le corps et la psyché. Les parents d’Hana illustrent d’ailleurs à leur manière les origines de ce trouble avec une mère dans le contrôle permanent de son corps et de son environnement proche et un père adepte du renoncement dont on taira l’apparence physique pour ne pas déflorer l’intrigue. 
C’est d’ailleurs le générique de fin qui résume le mieux le parti pris du film en mêlant les corps et la nourriture dans un débordement de chairs, de sucre et de graisse en gros plans symbolisant le plaisir autant que l’aliénation. Après une première partie d’exposition et de distillation d’un malaise prégnant, la réalisatrice Natalie Erika James accélère le rythme jusqu’à la seule conclusion logique mariant chair et nourriture. 
Sur le fond comme sur la forme Saccharine ne réinvente rien mais trace sa propre voie avec un ton singulier et une actrice principale, Midori Francis, habitée par son rôle.

samedi 30 mai 2026

Colony

Après avoir redynamisé le film d’infectés avec un Dernier train pour Busan bien énervé, puis un Peninsula aux allures de post-apo plus anecdotique, le réalisateur coréen Sang-Ho Yeon monte encore d’un cran avec un concept nouveau, celui d’un lien psychique entre les contaminés qui passent ainsi d’une somme d’individualités agressives à une communauté organisée et évolutive. 
Nourri de références aussi éclectiques que variées, Colony paie son tribut à Die Hard avec son pitch d’attaque terroriste dans une tour moderne en plein centre-ville, à Zombie lorsque les infectés déambulent dans un centre commercial où se terrent les derniers survivants, mais également aux jeux vidéo de tir à la première personne lors d’une séquence en mode FPS où des militaires se font massacrer par caméra embarquée interposée sous les yeux ébahis des politiciens terrés dans leur cellule de crise. 
Si le film alterne scènes intimistes, séquence d’action pure et effets gores, il n’en n’oublie pas moins sous texte politique et une charge sans concession envers le sempiternel aveuglement des autorités, la confrontation entre forces de l’ordre et scientifiques et une allégorie à peine déguisée de notre dépendance aux écrans et de l’émergence d’une forme d’intelligence artificielle qui pourrait imposer une pensée unique à des masses privée de leur libre arbitre. En 1978 Georges Romero dénonçait l’hyperconsommation avec Zombie, cinquante ans plus tard Sang-Ho Yeon pointe les dangers de l’hyper-connexion de nos sociétés modernes. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. 
En déroulant le compte à rebours macabre de la mort des principaux protagonistes, Sang-Ho Yeon fait preuve d’une noirceur assumée et n’épargne pas grand monde dans ce jeu de massacre où acte de bravoure et lâcheté ordinaire aboutissent souvent au même résultat. S’il reprend les bases d’un genre très balisé depuis les premiers infectés de 28 jours plus tard, Colony a le mérite d’explorer des thèmes nouveaux avec efficacité et un respect du genre qui force le respect.

samedi 9 mai 2026

Obsession

Jusqu’où peut-on aller par amour ? Loin, très loin comme en témoignage la passion inconditionnelle que voue soudainement Nikki à son ami introverti Bear, secrètement amoureux d’elle sans jamais oser lui avouer. 
Sauf que d’amour il est moins question que d’une malédiction provoquée par un objet magique exhaussant tous les vœux, 
[SPOILER] et enfermant Nikki dans un corps qui n’est plus le sien, la privant de son libre arbitre au profit d’une relation mimant la passion amoureuse jusqu’à ses pires extrémités [FIN DU SPOILER]. 
En prenant le parti de raconter son histoire du point de vue de Bear jusqu’au deux tiers du film, le réalisateur Curry Barker dépeint une relation toxique virant au cauchemar le plus sordide en revêtant les atours d’un amour idyllique dont tous les protagonistes finiront par en faire les frais. Et si l’on compatit au chemin de croix de Bear, pourtant responsable de la situation, que dire du calvaire enduré par Nikki une fois que l’on a compris ce qu’elle vit ? 
Point de méchant dans Obsession, mais des personnages au demeurant bien intentionnés pris dans les rouages d’une malédiction que ne renierait pas Stephen King (on pense notamment à La peau sur les os) et qui les conduira aux pires extrémités. 
Au-delà d’un pitch malin mais sommes toute assez classique, la singularité du film réside avant tout dans le regard de Curry Barker instaurant un climat anxiogène crescendo à partir d’éléments du quotidien, une réalisation jouant avec habilité sur le hors champs pour instiller une peur insidieuse et le jeu halluciné d’Inde Navarette qui, dans la peau de la malheureuse Nikki, passe en quelques secondes d’un sourire charmeur à un terrifiant pétage de plomb avec une aisance confondante.
Ponctué de quelques scènes gores du plus bel effet, Obsession se révèle être une solide série B, suffisamment hargneuse et maitrisée pour marquer les esprits.

samedi 2 mai 2026

Hokum

Avant même de se rendre en Irlande pour disperser les cendres de ses défunts parents, Ohm Bauman est en proie à d’étranges visions alors qu’il écrit la fin de son dernier roman. Les différents protagonistes croisés aux alentours d’une auberge réputée hantée par une mystérieuse sorcière vont constituer pour lui les pièces d’un puzzle dont la révélation finale, mêlant culpabilité personnelle, folklore local et machination criminelle, va le précipiter au bord de la folie. 
C’est d’ailleurs la principale force du troisième long métrage de Damian McCarthy que de mêler le lourd secret d’un romancier miné par son passé avec les agissements de personnages peu recommandables et une horrible légende de plus en plus palpable pour en tirer un film à l’atmosphère trouble et à de multiples reprises franchement effrayant. 
Jouant à fond sur les effets visuels, et notamment le hors champs et les ténèbres, et auditifs avec une bande son savamment travaillée, le réalisateur apporte un soin tout particulier à son environnement et aux décors pour créer une atmosphère propice à installer ce climat de terreur d’autant plus progressif que le romancier interprété par Adam Scott progresse dans une enquête où se mêlent passé et présent, menace réelle et peur fantasmée, matérialisation de sa propre culpabilité et folklore horrifique. 
Déjouant les codes usuels de mise en scène et de progression du récit par des ruptures de tons parfois déconcertantes (le romancier Ohm Bauman met plusieurs minutes pour dévisser une plaque rivée au mur afin de s’enfuir avant de buter sur la dernière visse et d’abandonner son projet), Damian McCarthy clôt son intrigue par une vision infernale que n’aurait pas renié Dario Argento pour sa trilogie des Mères.
Soigné dans sa mise en scène, sa direction artistique et son écriture, jouant autant sur une atmosphère d’angoisse que sur des jump scares parfois convenus, Hokum nous emmène par petites touches parfois imperceptibles (le reflet d’un visage blême sur une vitre) vers un cauchemar païen et un voyage intérieur pour un homme miné par le remord et en quête d’une rédemption aussi douloureuse que salutaire.

dimanche 26 avril 2026

Juste une illusion

Grands pourvoyeurs de comédies plus douces qu’amères pour le cinéma français, Olivier Nakache et Eric Toledano livrent un film au concept marketing imparable : réunir dans une même salle de cinéma la génération des parents nostalgiques de leurs années d’adolescence et celle de leur progéniture curieuse de découvrir comment c’était à l’époque.
Basé sur leurs propres souvenirs d’enfance, Juste une illusion s’ouvre sur un musée à ciel ouvert dédié aux années 80 où rien ne manque, de la moindre marque de vêtement aux programmes télévisuels en passant par une bande son quasiment exhaustive des tubes du moment, enchaine avec une régularité de métronome une série de séquences dédiées à chaque personnage avec gags et clins d’œil à l’appui pour s’achever sur un final où (attention spoiler) tout finit bien dans une ambiance solidaire (Touche pas à mon pote), musicale (le concert de Téléphone) et résolument optimiste (les vidéos de vacances où tout le monde a l’air heureux).
Jouant à fond sur la nostalgie d’une décennie pas aussi riante que dans nos souvenirs communs, le film effleure une réalité économique compliquée pour en faire l’un des ressorts du film (le chômage du père de famille), jette un voile pudique sur la condition des femmes dans le monde du travail à travers l’ascension sociale à peine esquissée du personnage interprété par Camille Cottin et choisit résolument son camp, celui de la comédie inoffensive et bien-pensante, suffisamment rythmée pour que l’on ne s’ennuie pas une seconde, portée par un casting impeccable, une bande son et une reconstitution historique pensées pour une immersion immédiate en 1985, quitte pour cela à sacrifier quelques enjeux forts du film (le combat des époux Dayan pour retrouver ou accéder à un statut professionnel) et passer à la trappe des personnages haut en couleur, dont celui de Pierre Lottin,  faire valoir de Yves et Sandrine Dayan et dont on ne saura au final pas grand-chose d’autre. 
Il reste quelques scènes particulièrement savoureuses (le vidéoclub, les engueulades entre Louis Garrel et Camille Cottin, les apparitions de Pierre Lottin), un saut dans le passé que les moins de quarante ans n’apprécieront pas de la même manière que la génération des boomers et le pari de réunir des familles entières devant un grand écran, ce qui est déjà une belle réussite en soi.