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mercredi 22 décembre 2021

Océan Noir

Il n’existe pas d’exercice plus périlleux que la reprise d’une série mythique après la mort de son créateur. Écartelé entre nécessaire devoir de mémoire et désir d’émancipation artistique, coincé entre un cahier des charges écrasant et l’attente d’un renouveau salvateur, l’entreprise se révèle souvent décevante et aligne plus d’échecs que de franches réussites. 

La rencontre entre Bastien Vivès, l’un des dessinateurs les plus doués et clivant de sa génération, et le personnage culte d’Hugo Pratt avait de quoi intriguer et c’est avec une curiosité un peu inquiète que l’on se plonge dans cet Océan Noir. Et dés les premières cases l’évidence saute aux yeux. 

Sans parler d’héritage ou de lignée, Bastien Vivès, épaulé par le scénariste et historien Martin Quenehen, est sans conteste l’homme de la situation pour prolonger les aventures au long court de l’aventurier maltais. Sobre et encore plus soigné que d’habitude, son travail sur le noir et blanc offre un parfait écrin à un Corto résolument rajeuni mais toujours aussi faussement désinvolte, plus accessible aussi et plus marin que jamais. 

Loin des délires mystiques du dernier album d’Hugo Pratt, les auteurs nous embarquent dans une chasse au trésor propice aux rencontres de ses vieux démons (Raspoutine là où on ne l’attend pas) et d’une galerie de personnages hauts en couleurs parmi lesquels Freya tient une place particulière. Figure plus proche de l’univers de Bastien Vivès que de Pratt, Freya véhicule avec elle cet érotisme discret qui caractéristique les traits du dessinateur et nous donne enfin l’occasion de voir Corto batifoler et côtoyer une femme dans le plus simple appareil. 

Érudit, élégant et follement enthousiasmant, Océan Noir s’inscrit dans les pas d’Hugo Pratt pour parcourir un monde qui n’a pas fini de nous surprendre en compagnie du dernier aventurier encore digne de ce nom.

jeudi 6 mai 2021

Une assemblée de chacals

 


Scénariste, réalisateur, romancier, musicien, S. Craig Zahler publie son premier roman en 2010 aux éditions Gallmeister. 

Une assemblée de chacals se reçoit comme un coup de bouteille en pleine figure au milieu d’un saloon enfumé. Violente, addictive, tordue mais aussi remarquablement bien menée, cette vengeance au long cours convoque le Clint Eastwood d’Impitoyable et les héros crépusculaires de la Horde Sauvage avec un sadisme digne du cinéma bis italien des années 70 et 80. 

Sans aucune miséricorde pour ses protagonistes à qui il fait subir les derniers outrages pour notre plus grand plaisir, S. Craig Zahler impose son style et ses visions dantesques dès les premières pages pour ne plus nous lâcher jusqu’au dénouement final, tragique, désespéré, inéluctable.

 

dimanche 7 février 2021

L'anomalie


Qu’adviendrait-il si l’on se trouvait face à face avec nous même ? Pas de façon allégorique, pas face à un double maléfique, un clone biologique ou un jumeau caché, non, avec un autre moi, en tout point identique, avec lequel nous partagerions les mêmes sentiments et souvenirs, le même vécu à quelques mois d’écart. C’est ce qui arrive aux passagers d’un vol Paris – New York d’Air France en juin 2021 détourné vers une base militaire pour la simple raison que le même vol avec les mêmes passagers a déjà atterri sur le sol américain trois mois plus tôt.

En partant de ce postulat hors du commun, Hervé Le Tellier, et c’est l’une des grandes forces du roman, s’intéresse autant aux causes qu’aux conséquences d’une telle situation. Alors que bons nombres d’auteurs brassant des thèmes similaires convoquent l’argument fantastique pour se sortir, souvent piteusement, d’une intrigue inextricable (voir à ce propos de fort décevant Outsider de Stephen King), Hervé Le Tellier renvoie dos à dos science et religion pour poser sur la table les théories les plus incroyables, mais pour autant argumentées, et conclure son histoire avec une liberté et une hardiesse qui forceront le lecteur le plus blasé à remettre en question les 326 pages précédentes.

Les causes donc, mais aussi, et c’est l’essence du livre, les retombées forcément bouleversantes que de telles confrontations vont provoquer. Certains vont haïr ce double dans lequel ils voient un concurrent ou le miroir insupportable de leurs propres échecs, le tuer car il ne peut en rester qu’un, fuir ou au contraire en faire une occasion d’exister enfin, et plutôt deux fois qu’une. Les trois mois d’existence qui séparent ces deux humanités vont se transformer en gouffre de douleur ou en une occasion unique de seconde chance, de celles dont on rêve une vie entière pour rattraper nos erreurs passées. 

Habile conteur et écrivain chevronné, Hervé Le Tellier prend le temps pendant le premier tiers de son roman d’installer ses personnages principaux, onze en tout, et de les caractériser non pas seulement par des détails physiques ou psychologiques, mais bien par un mode de narration propre à chaque histoire. Le tueur à gage se retrouve ainsi plongé en plein thriller, le couple en crise en drame psychologique et l’écrivain dans une savoureuse mise en abîme. Il en résulte un roman brillant aux influences pop et aux clins d’œil innombrables, une réflexion presque nihiliste sur la nature humaine et ses multiples contradictions, une histoire d’autant plus captivante qu’elle flatte notre intelligence sans pour autant nous perdre en circonvolutions obscures. 

Hervé Le Tellier nous plonge dans un maelstrom addictif et lorsqu’il nous lâche la main à la dernière page de son livre, on se retrouve abasourdi, dans les cordes, mais heureux d’avoir partagé ce voyage.

samedi 14 novembre 2020

Sérotonine

 

Houellebecq vieillit, et nous vieillissons avec lui, et chacun de ses romans marque une nouvelle étape dans cet aller simple vers le néant à laquelle il résume nos existences.

 Loin de délaisser son absence d’empathie pour ses contemporains et ce nihilisme contraint dont il fait son fonds de commerce depuis des années, il marque le pas dans ce nouvel opus et tranche singulièrement par une humanité, certes désespérée, mais non moins réelle, d’autant plus touchante qu’elle nous renvoie une fois encore à nos propres failles intérieures.

 Sérotonine est le roman du regret et des actes manqués, ces occasions qu’on laisse passer et que nous pleurerons notre vie entière, imaginant ce qui aurait pu être si seulement nous avions eu le courage. Le courage de dire je t’aime, d’accepter l’amour de l’autre, d’affronter nos démons et de ne pas fuir à nouveau. Houellebecq s’approprie le monde paysan comme un écrin à sa détresse et cette impression inéluctable d’un saut dans le vide, il aurait tout aussi bien pu dépeindre le prolétariat ouvrier pour illustrer son propos.

 Traversé de fulgurantes provocations (on y côtoie zoophiles et pédophiles, on envisage le meurtre d’un enfant sans pour autant passer à l’acte) et de personnages empreint d’une touchante sincérité, Sérotonine est avant tout le constat d’un échec, celui de nos vies, mais dépourvu de toute gravité. Après tout qu’importe, notre passage ici-bas est suffisamment court pour ne pas en faire toute une histoire s’il est raté.