lundi 4 juin 2018

Le dernier arbre (Tim Gautreaux)

Le dernier arbre appartient à cette tradition littéraire typiquement américaine, celle de la domestication d’une nature par essence hostile, des fondations d’un pays alors en plein essor, poussée par un progrès technique encore balbutiant et les appétits de conquêtes d’hommes et de femmes livrés à eux même dans les bayous de Louisiane. 
Alors que les échos de la Première Guerre mondiale et son cortège d’atrocités raisonnent encore jusqu’au plus profond des marais, Tim Gautreaux dépeint avec une plume qui n’est pas sans rappeler celle de Donald Ray Pollock une Amérique en devenir, déjà rongée par la fièvre capitaliste, un territoire où la loi du plus fort s’impose par l’argent ou par les armes. 
Entre naturalisme et tragédie, l’auteur esquisse le portrait de ces pionniers engoncés dans leurs contradictions et leurs pulsions mortifères, un monde en mutation où surgit des moments de tendresse et d’humanité là où on s’y attend le moins. 
Une page se tourne alors que tombe le dernier arbre, les morts retournent au néant et les vivants s’échinent à panser leurs plaies et à vivre malgré tout. 
Le dernier arbre est un livre empreint d’odeurs de putréfaction et de fraternité, d’amour, de folie et de haine. Le livre d’une nation en devenir bâtie sur des rêves qui parfois se réalisent.

jeudi 10 mai 2018

Death Wish

1974, Michael Winner met en scène Un justicier dans la ville avec le monolithique Charles Bronson. Trois ans plus tôt, Don Siegel offrait à Clint Eastwood le rôle mythique mais néanmoins trouble de l’inspecteur Harry Callahan. Il souffle alors un vent réactionnaire sur l’Amérique pré Reagan et le cinéma d’action ouvre la voie aux Stallone, Chuck Norris et autres Schwarzenegger. Quarante ans plus tard, les choses ont changé. 
Il y a eu les tueries de masse, la prise de conscience du problème des armes à feu aux Etats Unis, une société américaine en plein questionnement sur sa place dans le monde, loin des yuppies arrogants des années 80. Le remake de Death Wish que nous propose Eli Roth n’en est que plus désolant. 
Eli Roth, réalisateur malin et opportuniste capable du meilleur avec des films d’horreur nerveux et gores (Cabin Fever, Hostel 1 et 2) ou des thrillers vénéneux (Knock Knock) comme du pire avec The Green Inferno, hommage poussif aux films de cannibales, et maintenant ce remake gênant d’un classique du vigilante movie. Car contrairement à une lignée souvent digne d’intérêt (Death sentence de James Wan et sa réflexion sur les conséquences de la violence, Harry Brown et sa lecture quasi sociale du thème de l’auto défense), ce Death Wish version 2018 ne propose rien, ou si peu. 
Reprenant à la virgule près la trame du film original et situant son action à Boston plutôt qu’à New York, Eli Roth réalise platement un film qui n’explore à aucun moment son propre sujet, si ce n’est par le biais d’une studio de radio amorçant un vague débat rapidement tué dans l’oeuf. Bourré d’invraisemblances (le blessé arrive avec un flingue dans la poche à l’hôpital, Jordan Kersey sort de son coma pimpante comme une rose), servi par un Bruce Willis en service minimum depuis… depuis quand déjà ? Et traversé par la trop rare Elisabeth Sue, Death Wish ne joue ni la carte du second degré, ni celle d’une violence débridée comme on pouvait l’espérer de la part du réalisateur d’Hostel.
Death Wish est l’exemple même du remake qui n’apporte rien de neuf, ne procure que de rares moments de plaisir et se plante complétement d’époque. Un accident de parcours dans la carrière du réalisateur ou un vrai tournant ? L’avenir nous le dira.

mercredi 2 mai 2018

Foxtrot

Lorsqu’un officier de l’armée israélienne vient frapper à votre porte de bon matin, c’est rarement pour vous annoncer une bonne nouvelle. C’est cette expérience traumatisante que vont traverser Michael et Dafna dont le fils ainé Yonatan effectue son service militaire dans un poste frontière perdu en plein désert. 
Quoi de plus violent en effet que la mort d’un enfant, prompte à réveiller les secrets les mieux enfouis et à mettre à jour les personnalités les plus refoulées ? Le réalisateur israélien Samuel Maoz fait preuve d’une véritable maitrise qui éclate lors de scènes en état de grâce. Yonatan racontant la dernière histoire avant d’aller dormir, la tragique bavure du checkpoint ou encore cette scène empreinte d’une douloureuse beauté lorsqu’un couple arabe attend sous la pluie, humilié, que les soldats daignent enfin les laisser passer. Mais que d’efforts pour en arriver là ! 
La première moitié du film oscille entre des longueurs éprouvantes et un maniérisme à peine supportable. Il faudra en effet attendre ces scènes magiques pour se raccrocher à l’idée du film qu’aurait pu être Foxtrot. Car outre les lieux communs (l’auto mutilation pour se sentir vivant), l’usage des effets de caméra à outrance (le plan filmé du plafond est astucieux la première fois, il devient embarrassant au bout de quatre ou cinq reprises), Samuel Maoz en rajoute des tonnes dans une direction d’acteurs que seul le charme magnétique de la formidable Sarah Adler parvient à contre carrer. 
On passera sur une fin ratée (le suicide aurait donné au film une dimension tellement plus tragique qu’un banal accident) pour ne retenir que ces quelques moments en apesanteur sauvant in extremis un film qui, une fois n’est pas coutume, souffre d’un excès de mise en scène.

samedi 21 avril 2018

Escobar

Loving Pablo. 
Il est étonnant de constater à quel point la tagline de l’affiche (Oubliez tout ce que vous croyez savoir) vient contredire le condensé de la vie de l’un des plus célèbres trafiquants de drogue colombiens. Car il est bien question ici d’une biographie express de Pablo escobar, de son ascension jusqu’à sa chute sans autre point de vue original que celui de sa maitresse, la journaliste Virginia Vallejo qui, faisant fi de tout cliché, « aime Pablo et déteste Escobar ». 
Que retenir de ce long métrage formaté comme une note de synthèse pour étudiant en histoire ? 
La performance de Javier Bardem dont le volume de la brioche varie d’un plan à l’autre, une Pénélope Cruz au final peu convaincante et décidément malmenée par les trafiquants de drogue depuis le Cartel de Ridley Scott qui, avec son atmosphère quasi fantastique, proposait une vision mille fois plus captivante de ce milieu aussi fascinant que dangereux.
Mise à part quelques plans intéressants (la vue aérienne de l’assassinat du rédacteur en chef) et quelques idées neuves (deux exécutions sadiques avec chien et tronçonneuse, l’école des sicarios), Fernando León de Aranoa ne propose aucune vision et encore moins de point de vue cinématographique. La comparaison avec la série Narcos n’en devient que plus douloureuse. On pourrait affirmer que le film est formaté pour la télévision si les exigences de qualité du petit écran ne rivalisaient pas de plus en plus avec ceux du septième art. 
Alors oui, on préférera suivre Narcos dans son salon plutôt que de plancher sur ce condensé d’histoire colombienne, loin d’être déplaisant pour les passionnés du genre (j’en fais partie), mais dépourvu de tout point de vue digne de ce nom.

samedi 31 mars 2018

Hostiles

L’Amérique n’en finit pas de contempler son histoire à travers le prisme du cinéma dont le western demeure à ce jour le mètre étalon pour parler de la naissance et des fondements d’une nation en devenir. 
A ce jeu-là Scott Cooper entend bien remettre les pendules à l’heure concernant la sanglante confrontation des indiens natifs et des colons lorgnant sur ces immensités à conquérir. 
Dès la première scène, le réalisateur donne le ton. L’Amérique telle que nous la connaissons aujourd’hui est le fruit d’une longue guerre de territoire, une succession de batailles rangées et de massacres pour défendre son bien ou s’accaparer celui du voisin, au cœur d’un pays aux lois encore balbutiantes. La seule autorité qui prévale est celle que nous confère l’arme pendue au mur de la salle à manger, le reste n’est qu’un rapport de force entre les forces en présence. 
Dès lors qu’il emprunte le chemin de l’homme modelé, voire broyé par la guerre, Hostiles tient toute ses promesses. A mi-chemin entre Apocalypse Now et Impitoyable, le film suit les pas de Joseph Blocker que l’on nous décrit comme un boucher, un salaud parmi tant d’autre qui voue une haine tenace aux indiens. Tout comme William Munny incarné par Clint Eastwood, Joseph Blocker est une légende adulée ou haïe selon le camp dans lequel on se trouve, un homme écrasé par la spirale de violence dont il n’a jamais pu se défaire. Christian Bale incarne à la perfection ce personnage ambigu au bord du gouffre, obligé par sa hiérarchie d’escorter un chef de guerre Cheyenne malade pour son dernier voyage. 
S’ensuit alors un périple porté par une photographie magnifique où l’ensemble des protagonistes vont affronter la liste quasi exhaustive des figures imposées du western : Comanches, trappeurs, meurtrier en fuite, propriétaires terriens. Alors que la troupe est peu à peu décimée, chaque personnage se révèle à lui-même, basculant dans la folie ou cherchant au contraire un sursaut de vie dans les bras de l’autre. Le film nous entraine doucement vers un final que l’on pressent depuis un moment quand soudain tout s’accélère. 
Alors que Joseph Blocker multiplie un peu trop rapidement les gestes amicaux envers le chef indien, (SPOILER) la dernière fusillade décime tous les personnages pour ne laisser en vie que l’homme, la femme et l’enfant. Le réalisateur recompose, peut-être même inconsciemment, la figure tutélaire de l’Amérique, à savoir la sacro-sainte famille, symbole de l’ordre retrouvé. Et l’image du petit fils indien de Yellow Hawk engoncé dans un costume cravate aux cotés de sa mère adoptive laisse un goût amer. Si Scott Cooper avait à cœur de réhabiliter le sort des indiens, l’élimination hâtive de tous les protagonistes et l’occidentalisation du petit garçon survivant tendent au contraire à la normaliser par une réhabilitation de son héros de guerre au final assez maladroite. (FIN DU SPOILER) 
Hostiles avait tout pour être un grand film, son dernier quart d’heure en fait un plaidoyer gênant pour la colonisation des terres indiennes.

mardi 27 mars 2018

La forme de l'eau

Et si pour ne fois la bête emballait la belle ? 
Fidèle à son amour immodéré pour les monstres en tous genres et marqué à jamais par l’Etrange créature du lac noir de Jacques Arnold sorti en 1954, Guillermo del Toro nous propose une nouvelle aventure fantastique ancrée dans une Amérique en pleine Guerre Froide. 
Au cœur d’un laboratoire secret, Elisa rencontre une créature fruit de toutes les convoitises dont elle parviendra à percevoir la part d’humanité. Un sujet classique traité avec la grâce et l’intelligence que l’on connait à Guillermo del Toro depuis ses premiers films. 
Porté par un casting remarquable, de la fragile Sally Hawkins à l’inquiétant Michael Shannon, La forme de l’eau joue plus que jamais sur la partition musicale d’Alexandre Desplat ainsi que sur une palette de couleurs où dominent le vert et le rouge. Le vert pour le milieu aquatique dans lequel baigne le film dès les premières images, et le rouge lorsque surgissent le sang et le désir sexuel (Elisa s’achète les chaussures rouges convoitées dès lors que sa relation avec l’Amphibien est consommée). 
S’il renoue avec ses thèmes de prédilection, dont un final proche de celui du Labyrinthe de Pan, le réalisateur fait ici preuve d’une maturité nouvelle en traitant le désir féminin et l’acte sexuel de manière frontale. Multipliant les symboles explicites (l’eau, l’œuf), alternant des plans oniriques empreint d’une poésie envoutante avec des explosions de violence, Guillermo del Toro signe un nouveau film important, un cri d’amour à la tolérance et au panthéon du fantastique où virevoltent les petites fées du Labyrinthe de Pan qui reste à ce jour son chef d’œuvre insurpassable.

samedi 10 février 2018

Jusqu'à la garde

Transformer une situation quotidienne, déjà bien flippante, en une trame de thriller qui tourne au film d’horreur dans son dernier quart d’heure (bonjour Shinning), voilà le propos du nouveau film de Xavier Legrand. 
L’histoire débute dans le bureau du juge et pose les bases de l’intrigue. Antoine et Miriam entament une procédure de divorce dont l’enjeu se révèle rapidement être la garde de leur plus jeune fils, Julien. Dès le commencement le réalisateur renforce le contraste entre les deux époux par un effet de champs - contre champs faisant apparaitre le corps déjà massif d’Antoine comme disproportionné par rapport au frêle physique de Miriam. 
Les relations sont tendues, il règne entre les deux protagonistes un mélange de peur, de ressentiment et de colère qui affleurent et menacent d’exploser à tout moment. La tension ira crescendo jusqu’à un final empruntant tous les codes du home invasion par le biais de la présence écrasante de Denis Ménochet. 
Tour à tour père éploré par l’absence de ses enfants, mari jaloux ou pénitent, l’acteur aux yeux de chien battu bâti comme un déménageur samoan n’est rien d’autre que l’ogre des contes de fées, le grand loup soufflant sur la maison des trois petits cochons pour les dévorer. 
Jusqu’à la garde doit beaucoup à cette confrontation entre ces deux interprètes magnifiques que sont Denis Ménochet et Léa Druker avec au milieu le jeune Thomas Gioria tétanisé par ce père qui menace de le dévorer à chaque instant. Xavier Legrand se concentre sur ses personnages et rien de plus. 
Le décor, la direction artistique, les effets de manche s’éclipsent pour laisser le champ libre à une direction d’acteurs au cordeau et malgré quelques plans un peu longs, chaque scène transpire une tension qui ne nous quittera pas jusqu’au dernier plan, cette porte qui se referme sur nous comme un couvercle sur une marmite qui n’a pas fini de bouillir.